Pratiques de conteurs et conteuses : panorama polyphonique – ** PARTIE 1 **

Propos de Fahem Abes, Valérie Bienfaisant, Julie Boitte, Roxane Ca’Zorzi, Ludwine Deblon, Véronique de Miomandre, Marie-Claire Desmette, Selle De Vos, Muriel Durant, Nathalie Dutilleul-Vander Borght, Bernadette Heinrich, Benoît Morren, Christian Schaubroeck et Cindy Sneessens, recueillis par Sabine Verhelst, coordinatrice de la Fédération de Conteurs Professionnels de FWB, membre de l’AG de Culture & Démocratie

 À l’occasion de ce dossier « Conte et société », la Fédération de Conteurs Professionnels de Belgique, qui souhaitait faire entendre la voix des artistes qu’elle rassemble, les a invité·es à répondre à trois questions ouvertes : pourquoi raconter des histoires ? Quelles histoires ? Comment ? Sabine Verhelst a recueilli leurs réponses et en a tiré les extraits qui composent la première partie de ce panorama. On y découvrira, dans leurs mots, toute la richesse des pratiques de l’art du conte à Bruxelles et en Wallonie. En prolongement de cette collecte de la Fédération, nous avons envoyé les mêmes questions à une poignée d’autres conteur·ses dont les réponses reçues constituent la deuxième partie.

Pourquoi raconter des histoires ?
« Quand j’étais petit, mon père me racontait des histoires, ma mère me racontait des histoires et plus tard ma femme me racontait des histoires mais… cela c’est une autre histoire ! Quand j’étais petit, on me racontait des histoires issues de la nuit des temps, provenant de Kabylie en Algérie. Aujourd’hui, je les raconte. Donc, c’est vraiment une transmission ancestrale. Et aujourd’hui, malgré que ces histoires viennent de très loin, elles résonnent dans le public parce que les thématiques abordées sont universelles et qu’elles aident à apporter des réponses aux questions et à apporter des questions aux réponses. » (Fahem Abes)

« D’aussi loin que je me souvienne, j’ai aimé les histoires. Adorateurs du dieu crocodile, anecdotes de prisonniers de guerre, statues de cire maléfiques et nutons ont ainsi bercé mon enfance. C’est toujours la même chose que nous racontons. C’est la vie, c’est l’amour, c’est la mort, c’est cet espace de combat dans la lumière qui se passe et qu’on transmet. » (Roxane Ca’Zorzi)

« Comme conteuse, je suis dans la lignée de tous ceux et celles qui ont conté depuis la préhistoire. » (Marie-Claire Desmette)

« Avant tout, si je conte aujourd’hui, c’est pour partager les histoires qui me font vibrer. Emmener l’auditoire dans un autre temps, un autre lieu, le faire entrer dans le récit, le faire vivre, et cerise sur le gâteau, peut-être le faire réfléchir, se poser des questions. Bien évidemment, il n’est pas question ici d’indiquer à l’auditoire comment penser juste, cela c’est le rôle d’autres que moi, les rabbins, les curés, les imams… Certains hommes politiques semblent s’investir également de ce rôle et nous indiquent comment et que penser. À nous de voir si nous les écoutons… Non, si je conte, c’est pour partager une histoire, une émotion et peut-être, réveiller une réflexion, un esprit critique sur le monde qui nous entoure. Peut-être faire réagir, faire se positionner différemment face au quotidien, face aux enjeux climatiques et sociaux. Car oui, même si le conte est ancestral, il se fonde sur le présent et nous aide à vivre actuellement. Comme le dit un personnage de mes contes : “On peut vivre sans histoire, on peut vivre sans musique, mais pas si bien !” » (Christian Schaubroeck)

« Je raconte des histoires parce que… j’aime ça ! D’abord, le plaisir de la rencontre avec un récit qui me tape dans l’âme. Pourquoi celui-là ? Parce que c’était lui, parce que c’était moi. Ensuite, l’appropriation, la mise en mot, l’écriture, l’oraliture. Enfin, la rencontre avec le public et de nos imaginaires respectifs, le jeu qui s’installe entre nous, pour revenir à l’oraliture qui fera que ce récit sera de plus en plus mien. Et puis, je raconte parce qu’il y a urgence de dire. “L’essence du conte est la fronde” (pour reprendre les propos de la conteuse française Anne Deval). Conter, c’est affirmer qu’il est possible de réinsuffler de l’imaginaire à l’imaginaire, que le champ des possibles va bien au-delà de ce que le cadre de notre société nous propose. » (Muriel Durant)

Conter, c’est affirmer qu’il est possible de réinsuffler de l’imaginaire à l’imaginaire, que le champ des possibles va bien au-delà de ce que le cadre de notre société nous propose. » (Muriel Durant)

« Au plus je fréquente les contes, au plus je suis conquise par leur parole pleine de sens, d’essentiel et le tout avec humour et légèreté. Dans ce monde qui va de plus en plus vite, de plus en plus bruyant, où les écrans sont de plus en plus présents et où nous sommes de moins en moins connectés à nous-mêmes, plus que jamais je sens la nécessité d’exercer mon métier de conteuse. Être conteuse pour ouvrir grand les portes de notre imaginaire, pour parler de cœur à cœur et pour nourrir au plus profond le vivant en chacun de nous. » (Nathalie Dutilleul-Vander Borght)

« Au début de ma vie, je vivais avec la réalité telle qu’elle se présentait. Une chaise est une chaise, un arbre est un arbre, un chien est un chien. J’avais l’impression qu’il n’y avait rien d’autre. Un jour, j’ai rencontré une conteuse et avec elle, les histoires. Tout a pris une autre couleur, une autre épaisseur. J’ai pu percevoir qu’il y a des univers dans les yeux d’un chat, tout un monde dans le creux d’une pierre et que les bêtes peuvent avoir sept têtes. La réalité est devenue vivante, passionnante. Je pouvais grâce aux histoires avoir accès à l’imaginaire, aller au-delà du déjà là, réinventer un autre monde. Quelle liberté ! En devenant conteuse, j’ai eu envie de partager cette découverte. J’ai aussi toujours été sensible aux gens, aux peuples qui étaient dominés, qui n’avaient pas de droit à la parole. J’ai découvert que les héros et héroïnes des contes sont souvent petits, faibles d’apparence, porteurs de malformations. “Ils ne payent pas de mine”, comme on dit. Et pourtant ! Ils arrivent à renverser tous les obstacles. Quand vient la nuit et que les puissants dorment, c’est l’heure du conte, l’heure où, avec tous ces personnages imaginaires, on va réveiller les forces vives, composer des possibles, réanimer nos quêtes existentielles. » (Bernadette Heinrich)

« Raconter des histoires, c’est faire miennes des histoires que je n’ai pas spécialement vécues, leur donner ma chair pour qu’elles vivent, afin de les donner à sentir, à gouter à d’autres… C’est porter aussi les paroles de celles et ceux qui ne peuvent pas parler. Dans ce cas, le conteur a un rôle de porte-parole. Il dénonce. Il témoigne. Le conteur est un témoin. Il accepte de raconter, d’investir, d’incarner une histoire entendue pour la faire exister. Pour la porter sur une scène, qu’elle soit celle d’un théâtre ou d’un lieu moins conventionnel. Le conteur choisit sa parole. Il cherche, il creuse en profondeur. Il fouille en lui et autour de lui pour que sa parole soit juste. Pour qu’elle fasse sens. Qu’elle raisonne dans l’air du temps. Qu’elle vibre de temporalité et d’intemporalité. » (Véronique de Miomandre)

« Le conte permet de donner à voir les cheminements intérieurs – de questions en images – d’êtres vivants en quête de sens, d’amour, de relation, de paix. Il permet de donner à entendre de manière non frontale nos colères, nos révoltes, nos tristesses, nos passions, nos questions sans réponses ou des récits de vie collectés. Sa force est sa délicatesse. Il prend dans les bras, ne revendique rien, jamais, ce n’est pas son rôle. Il est aimant, c’est tout. Il faut lui laisser cela, l’amour, sinon quoi ? Le laisser libre de circuler en nous, d’entrer par tous les pores de notre peau-imaginaire, sensible, tendre et de toucher à l’écoute d’un monde qui nous rassemble. » (Valérie Bienfaisant)

« Il y a d’abord un besoin d’une mise à nu, d’un dévoilement d’intimité dans la pratique du conte, tant dans l’écriture que sur la scène. Il faut admettre qu’il y a un caractère cathartique, rédempteur, résiliant dans cette expression orale d’une part de soi. Souvent dans mes histoires, je fais référence à mon vécu, mon expérience, mon émotion. Cette dimension intra-personnelle ne peut que coexister cependant avec une dimension interpersonnelle. Ces émotions, ces questionnements, je souhaite les partager pour tenter de donner sens au monde qui nous entoure, créer du lien, parler de l’autre en parlant de soi, partager et tenter de grandir ensemble, en “société”. C’est donc à un partage que l’on assiste lors d’une prestation contée. Le partage d’un témoignage, d’une “morale”, d’une question philosophique. L’homme a besoin de tentatives de réponses aux questions existentielles qui le taraudent, la magie des contes permet une approche apaisante des turpitudes de la vie. » (Benoît Morren)

« C’était un samedi d’automne ensoleillé. C’était l’anniversaire des neuf ans de Nina et je venais conter chez elle. Après une heure de contes, je m’assois devant la cheminée pour discuter avec le papa. Une main se pose sur mon épaule. C’est Liam, un des amis de Nina. “Cindy, je sens que j’ai besoin d’une histoire en plus”… Dix minutes plus tard, l’histoire est terminée. Lui, il est resté immobile, comme pour une prière sacrée. Il m’en demande une deuxième. Puis encore une… “Dis Cindy, elles sont vraies ces histoires ?” “Je crois que oui, Liam. Mais le mieux serait que tu leur demandes toi-même, elles sont dans ton cœur maintenant, tu peux les visiter quand tu le souhaites.” Il souffle alors un “Merci” en regardant par-dessus moi. Et je sens cette force inébranlable, celle des contes qui viennent de me traverser, frémir de plaisir… Je suis encore émue et émerveillée par ce lien d’amour entre un enfant et les contes quand la maman de Liam vient me rejoindre. Enthousiaste, je lui dis que je suis impressionnée par la capacité de son fils à rester concentré et attentif aussi longtemps. Elle reste debout, figée, en silence. Une larme roule sur sa joue, elle sort de sa poche une boite de médicaments. Et elle me raconte que le matin même, une psy avait confirmé le verdict : son petit garçon souffre d’un trouble déficitaire de l’attention et d’hyperactivité… Il faut le médicaliser ! Elle allait commencer le traitement le soir-même. Liam n’avait pas les mots pour parler de lui, pour expliquer, se faire comprendre et rassurer sa maman. Mais cet après-midi-là, il a su lui montrer. Il s’est servi de moi, des contes pour modifier son destin. Il n’a jamais pris ces fameux médicaments. » (Cindy Sneessens)

« On peut raconter des contes traditionnels, des nouvelles créations… bien élaborées, mais aussi des histoires à partir de rien, d’une futilité qui peut réveiller la fantaisie et ouvrir des chemins, juste pour s’amuser. Le conte permet au public de s’amuser simplement, en bonne compagnie… sans le bling-bling de l’industrie du divertissement. La manière de communiquer du conteur touche des publics très divers. Le conteur s’adapte à des circonstances et lieux très différents, allant de la rue à la scène. Le conte est proche de l’âme et de la vie de chacun. Souvent les contes et les histoires expliquent le combat des humains avec le bien et le mal, le combat pour vivre sa propre personnalité. » (Selle De Vos)

« Raconter des histoires, se les raconter à soi-même remonte si haut dans l’enfance, plus haut que la mémoire, plus haut que l’acquisition même des mots permettant de formuler la question. L’imaginaire, champ des possibles, est de la même essence que le rêve : insondable, indicible, illimité. Se raconter des histoires, donc, quand on est encore proche du sol, de la terre chaude et poudreuse des jours d’été, proche des escargots et des fourmis – qu’est-ce que ça fait d’être si petit ? Les escargots croient-ils au ciel, les fourmis n’ont-elles vraiment peur de rien ? Et le peuplier géant au bord de l’eau, m’entend-il, me voit-il ? Au fil des ans, les histoires se font plus structurées, plus formulées. J’ai reçu des récits immenses qui transportent loin, le vertige des voyages impossibles, dans le temps d’avant – surtout là. Ils sortaient des livres, mais aussi des souvenirs des personnes âgées et même du bric-à-brac le plus banal : un tesson, une chaussure, un graffiti, dernières et éloquentes empreintes de vies évanouies. Raconter, c’est traduire l’émerveillement, l’interrogation, le jeu et le voyage ; c’est tenter de mettre des mots sur ces émotions. On découvre bientôt, ô surprise, qu’elles sont partagées par tous les publics, et même par tous les peuples depuis que la parole existe. Que toute terre des hommes est saturée de récits. Que les mots pour les partager sont le plus solide écrin de l’expérience humaine. » (Ludwine Deblon)

« Je conte pour faire apparaitre un monde qu’on ne soupçonnait pas, là juste devant nous, autour de nous. Pour imaginer des mondes qui me font vibrer et avoir la joie d’y emmener et d’y guider les auditeurs et auditrices. Pour rouvrir le champ magique des contes et des mythes, transmis depuis des éternités, avoir l’audace et l’humilité de m’y plonger, trouver le courage, la joie et la responsabilité d’être généreuse avec celles et ceux dont ce n’est pas le métier afin qu’ils en bénéficient aussi. Pour reconnaitre ma sensibilité et la relier à des questions métaphysiques contenues dans les récits immémoriaux. Pour réfléchir sur le monde, mieux comprendre la vie, les modes de vie, l’époque, la société actuels, grâce au travail que les métaphores et les symboles font en moi. Pour ouvrir des parenthèses magiques dans le quotidien dans lequel on peut se sentir enfermé et y retrouver une liberté. » (Julie Boitte)

Quelles histoires raconter ?
« Passionnée par les contes traditionnels, je remercie celles et ceux qui les ont collectés, qui ont édité tant de livres à la disposition de ma curiosité, de ma pratique. Je remercie toutes celles et ceux que j’ai entendu conter. Nos ancêtres humains, d’où qu’ils soient, y ont exprimé leur simple philosophie. Leurs joies, leurs peines, leurs désirs de liberté, d’être plus forts que les puissants. » (Marie-Claire Desmette)

« Je réécris toujours les histoires traditionnelles que je raconte car j’aime qu’elles éclairent ce qui me trouble. Et je mise sur mon intuition, qui me murmure que je ne suis pas seule à être troublée par le sujet en question. Par exemple, je raconte “Les 12 fenêtres”, collecté par les frères Grimm, dans un spectacle dont le thème est « comment se sentir chez soi en présence d’un autre ». C’est avec cet angle de vue que j’éclaire le conte traditionnel. Je raconte le Minotaure, suite à une commande sur le thème de la maltraitance dans les annexes psychiatriques des prisons, en me plaçant moi, femme-minotaure, dans toute la souffrance que suscitent chez moi l’exclusion, le jugement, la malédiction. Je raconte des histoires que j’ai écrites sur le thème de la folie, quand je me sens enfermée dans une vérité qu’un autre veut m’imposer alors que de nombreuses réalités se côtoient sans cesse, persuadée que l’humilité est la seule voie face à des façons d’envisager le monde qu’on ne comprend pas. » (Julie Boitte)

« La tradition orale est comme un énorme trésor. C’est à la fascination qu’exerce une histoire sur moi, au fait qu’elle me fait battre le cœur que je sais qu’elle pourrait venir peupler mon répertoire. Cela sera souvent des contes traditionnels mais parfois aussi des mythes, des légendes, des récits de vie… J’adore ce moment de recherche, de collecte. Après la découverte, il y aura la maturation, le temps de rêver. Ces deux dernières années, avec Ludwine Deblon, au sein de la Compagnie “De Capes et de Mots”, nous nous sommes penchées sur le projet de recherche “Animis Mundi”, consacré à diverses visions des sociétés non-humaines. Parfois, l’aide d’un spécialiste du répertoire comme Jean Porcherot a été nécessaire pour naviguer à travers un flot de récits. Bien sûr, il y a des rendez-vous qui m’attirent terriblement : les grandes histoires d’amour, les promesses et les quêtes démesurées, le regard des tigres, les cris des faucons, le parfum des renardes, les vaisseaux fantômes, l’odeur des algues et les métamorphoses s’invitent souvent dans ce que je raconte. Parfois, ce sont des rencontres furtives, comme une main serrée brièvement dans l’obscurité d’un cinéma et parfois une présence qui restera à mes côtés comme le pas rassurant d’un ami. » (Roxane Ca’Zorzi)

Bien sûr, il y a des rendez-vous qui m’attirent terriblement : les grandes histoires d’amour, les promesses et les quêtes démesurées, le regard des tigres, les cris des faucons, le parfum des renardes, les vaisseaux fantômes, l’odeur des algues et les métamorphoses s’invitent souvent dans ce que je raconte. (Roxane Ca’Zorzi)

« Si la thématique est générale (contes d’une région, d’une époque) je me nourrirai de contes traditionnels et récits de vie collectés. Je sélectionnerai les contes qui résonnent en moi, qui me donnent envie de les communiquer puis je les adapterai, j’en ferai la version que j’ai envie de dire, envie de partager. Il est important de prolonger la parole des contes à travers le temps, de faire perdurer leurs messages, mais en s’inscrivant dans le présent ! Je suis également passionné de littérature et il m’arrive régulièrement d’avoir envie d’adapter, de dire des nouvelles fantastiques ou autres (Edgar Alan Poe, Bram Stoker, Maupassant, Théophile Gautier…). Là le plaisir est dans l’adaptation. S’immerger dans l’univers de l’auteur, garder son imaginaire, ses ambiances tout en s’appropriant son texte pour l’oralité. Là encore, il est doux de partager une histoire qui me fait vibrer. » (Christian Schaubroeck)

« Pour mon spectacle sur les prostituées de Bruxelles Nord, je suis partie de collectages que j’ai effectués. Les paroles des femmes que j’ai rencontrées sont la source du spectacle. Et leur donner la parole est le but de “Sous les néons du désir”. Mais j’ai exploré également le sujet dans le cursus des mythes et des histoires. Ces contes ont nourri le sujet, même s’ils ne figurent pas stricto sensu dans la narration. L’épopée de Gilgamesh, par exemple, premier récit dont on ait source écrite, raconte comment Gilgamesh envoie une prostituée à Enkidou pour lui apprendre les choses de l’amour et le rendre “civilisé”, dit le texte. Une prostituée joue un rôle initiateur dans la première épopée écrite ! On ne peut s’empêcher de penser à la célèbre locution “le plus vieux métier du monde ” ! L’histoire de Tiresias, dans la mythologie grecque, parle du plaisir de l’homme et de la femme. L’histoire indienne de la prostituée de Pataliputra marque l’importance des prostituées, 300 ans avant notre ère, sous le règne de l’empereur Ashoka. Celui-ci avait récompensé la plus ancienne des prostituées car elle faisait, disait-il, un métier juste. Ces histoires font réfléchir, invitent à chercher des sens nouveaux, à ouvrir les symboliques. Ce sont des torches qui éclairent les témoignages autrement. » (Véronique de Miomandre)

Comment raconter des histoires ?
« C’est dans une troisième dimension, artistique, que le conte prend son originalité par rapport à d’autres formes d’art de la scène. Et c’est un réel plaisir de soigner une écriture, de la transférer lentement vers l’oralité ; la narration succédant aux dialogues, les personnages au conteur ; et puis un geste, un mouvement se dessinent sur scène. Par allers-retours, gardant l’un, abandonnant l’autre. Ajoutant un mot, en laissant d’autres. C’est une recherche vers une forme parfaite de narration, “belle”, inaccessible, dans laquelle la scène exprimera au mieux l’écriture, l’émotion. » (Benoît Morren)

« Généralement, tout démarre par une réflexion sur le monde. Une envie soudaine de parler d’un sujet. Pas toujours de société. Une phrase lue ou entendue qui lance une réflexion, une envie de prolonger le moment, de se plonger dans le thème. Cela peut être le thème des migrants, hautement sociétal, mais cela peut être aussi pourquoi Diane de Poitier buvait de l’or quotidiennement au point de s’empoisonner. Le premier plaisir vient de la recherche, de s’immerger dans le sujet, de se nourrir de textes, de musique, de documentaires, de films et puis de laisser murir. Petit à petit le conte va germer, se concrétiser dans mon esprit, prendre la direction d’un spectacle musical, d’un spectacle ou d’une conterie. Finalement l’histoire va s’imposer. Il va devenir vital de la laisser sortir, de la coucher sur le papier. Une fois couchée, il faudra la dire à voix haute, pour soi, dans un premier temps, et puis évidemment la partager pour qu’elle vive sa vie dans le cœur des autres. » (Christian Schaubroeck)

« Je pars de quelque chose qui me touche dans l’actualité, dans mon environnement ou d’un évènement historique, par exemple. Je collecte ensuite des informations, points de vue, documents, histoires, liés au sujet. Puis, je cherche une manière personnelle d’introduire le thème et d’attirer l’attention pour créer un spectacle. » (Selle De Vos)

« Le processus de création dépend du type de spectacle. Pour mes spectacles sur les prostituées, ou sur les personnes âgées dans les maisons de retraite, j’avais un grand nombre de témoignages. Le spectacle ne pouvait contenir autant de personnages que de personnes interrogées. Il a fallu regrouper les témoignages, les phrases importantes, les récits. Construire 5 ou 6 personnages emblématiques qui portaient l’ensemble des témoignages. Je n’écris pas de texte. Je monte sur scène et j’improvise. Le metteur en scène donne ses retours et ses suggestions. J’enregistre les improvisations. Le soir, je note ce que j’ai bien aimé. Le lendemain, je reprends oralement ce qui existe déjà et j’improvise un peu plus loin. Rien n’est décidé à l’avance. Je fais confiance à mon inconscient qui trie, et propose au metteur en scène, qui propose et trie également. Ensemble, nous forgeons l’histoire qui porte les personnages, qui portent, eux, les témoignages reçus. Le plus stressant pour moi est la peur de ne pas trouver une fin au spectacle. Pourtant, nous sommes toujours arrivés à concrétiser une histoire qui boucle et qui fait sens. Je suis toujours émerveillée au bout du compte, au bout du conte, de la puissance de mon inconscient… » (Véronique de Miomandre)

« Dans la création d’un spectacle ou la réécriture d’une histoire, il y a à la fois un travail sur le fond et sur la forme. Ce que j’ai envie de dire passera par les mots mais aussi par la manière de dire, l’esthétique choisie. Je raconte par exemple l’histoire de “Jack le givré”, un squelette. Je choisis de la raconter avec un côté clownesque et rocambolesque mais je sais que sous des dehors ludiques j’aborde le rapport à la mort. Mon intention profonde est de susciter une réconciliation avec cette autre partie de nous-mêmes, la mort comme l’autre versant de la vie. Elle représente pour moi le monde invisible, le mystère, nos liens avec nos ancêtres ; donc je ne souhaite pas que cette partie soit monstrueuse ou rebutante, bien au contraire. Allons y voir. Pour moi, la création d’un spectacle vient de l’émergence d’une thématique. Elle nait comme une forme de maturation en lien avec une longue et brulante confrontation à une question. Comme le disait Valère Novarina : “L’écriture est un passage : c’est imprimer un sens à ce qui se trouve d’abord en dedans”. Cet appel à questionner le rapport vie-mort, que j’évoquais ci-dessus, m’a conduite à raconter dans les cimetières. Là, je me suis reconnectée avec un certain silence. Ce sera le point d’entrée de ma prochaine création. Je vois le spectacle comme un film que l’on tente de faire advenir sur scène. Dire les images et l’histoire sans expliquer, en étant sur le fil des sensations et de l’évocation. C’est tout un chemin d’exploration intérieure d’abord, c’est chercher dans le mouvement, les sonorités des mots, le souffle, l’accompagnement musical tout ce qui va éveiller l’imaginaire des spectateurs. » (Bernadette Heinrich)

« Quelque chose revient sans cesse me troubler. Quand j’ai assez de courage et de temps, je finis par accepter que ça ne peut pas rester ainsi, comme une pièce de la maison qu’on n’ouvrirait jamais : j’ai besoin d’y aller voir. Alors, je prends consciemment des notes, regarde partout, constate ce qui a déjà été fait. Ensuite, il faut choisir et accepter que certains éléments pourtant bien intéressants parlent d’autre chose, qu’il faudrait faire un deuxième et un troisième spectacle dessus ! Quand j’ai identifié “la flèche” du spectacle, le sujet précis, j’écris. Puis je passe au plateau. D’abord seule. Puis avec un regard extérieur. Puis je reviens à ma solitude. Et j’ai besoin de pas mal de temps de décantation-germination. Enfin, vient le premier partage public. Qui remet les choses en question. Chaque rencontre publique permet d’affiner le propos et la forme. Pour la forme, je suis attentive aux mots, à la dramaturgie, à l’occupation de l’espace, à la lumière, au type de lieu, au costume, au genre de public. Ces différents éléments varient selon le spectacle concerné. Mais la forme ne fait que servir l’histoire, pour faire apparaitre les images mentales le plus clairement possible. Ce qui me guide, c’est mon intuition, comment je me relie à moi-même, comment je sens que c’est juste (ou pas) par rapport à qui je suis. » (Julie Boitte)

« Les contes, je prends le temps de les rêver, et quand ils sont prêts je les raconte avec l’envie de toucher le public là où ils m’ont parlé. Mon désir est de les partager dans une relation simple et sincère parce qu’au-delà de l’histoire, le conte est pour moi un art de la relation. Dans mes spectacles, j’aime tisser contes, chansons et poésie pour emmener le public en voyage au cœur de l’imaginaire, dans la profondeur des images et au plus près d’eux-mêmes. Avec la même histoire, chacun fera son propre voyage et c’est bien là que réside la magie du conte. Mêler l’intime et l’universel. Chaque histoire tient en elle-même mais les histoires mises ensemble racontent elles aussi une histoire. Un véritable travail d’écriture original au départ de contes existants. J’aime à certains moments prendre le public à partie. Au cours d’une histoire et également via des devinettes, parce que comme le dit Henri Gougaud : “Elles ouvrent mille portes sur les mystères du monde. Les vérités qu’elles véhiculent sont diffuses, sensibles, éminemment poétiques. Elles enchantent le quotidien.” L’occasion aussi d’offrir des cadeaux, petits mais précieux et symboliques, juste pour la beauté du geste. » (Nathalie Dutilleul-Vander Borght)

« J-5 pour la création d’un récit commandé. Ce soir-là, hagarde et impuissante, je m’assis face à la cheminée avec, sur les genoux, un stylo et un tas de papiers. Les yeux fermés, je priai ces grands oiseaux invisibles que sont les contes. “Venez m’aider, par pitié, venez m’aider, je ne sais pas par où commencer !” Je rouvris les yeux, ils étaient là. Il y en avait des dizaines, impatients, virevoltants… Et moi, aveuglée par mes objectifs raisonnables, je ne les comprenais pas. Soudain, la réponse jaillit dans mon cœur. “Vous êtes en train de me dire que vous m’offrez votre Essence pour créer mon histoire !” Alors ma main s’est mise à écrire. Toute la nuit, j’ai écrit, comme on coud des bouts d’ailes. L’aube me vit endormie sur mes papiers. Au réveil, je les lus. Et je versai des larmes de gratitude envers ces oiseaux infinis ; des larmes de beauté devant l’histoire qui s’était posée sur le papier. Ce jour-là, j’ai mis au monde mon histoire préférée : “Guewenn et le berceau de la rivière”. Et vous savez, aujourd’hui encore (cinq ans plus tard), quand je m’éveille en sachant que le soir je vais la conter, je me lève emplie d’une joie sacrée : celle d’avoir reçu le droit de conter une histoire immortelle, immense, universelle. Comme si elle m’était offerte, encore et encore par quelque chose de plus grand que moi ! » (Cindy Sneessens)

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Fragment de dessin : © Annick Blavier