Appel à contributions Hors-série – « Villes »

Les frontières dans la ville  
Les villes, nouvelles protagonistes de l’expansion et de l’intensification du capitalisme, établissent entre elles des réseaux à l’échelle mondiale qui ne connaissent pas de frontières, tout en se concurrençant afin d’attirer à elles le plus possible de cadres hautement qualifiés : une population cosmopolite.
Dans cette compétition, il existe des divisions. Mais qu’elles évoluent en première ou en quatrième division, la majorité des villes aspirent à la même chose : elles ne pensent plus leur devenir urbain singulier et reproduisent des logiques dominantes et marchandes qui, revanchistes, (re)conquièrent les quartiers populaires, évincent du centre les populations pauvres et répriment les mouvements alternatifs. Car les villes, longtemps, ont été des terrains fertiles de résistance et d’élaboration d’autres manières de vivre, proprement humaines. Peuvent-elles encore l’être ?

Les politiques urbaines, conformes aux dynamiques dominantes, dessinent une ville propre, lisse, connectée, fonctionnelle et harmonieuse : attractive (mais il ne s’agit pas d’attirer n’importe qui !).  « Ce modèle de ville ne dépossède-t-il pas de plus en plus les citadins de leurs différentes manières d’éprouver un espace commun ? N’y-a-t-il pas une volonté d’uniformiser les expériences des lieux urbains et d’en réduire la palette des saveurs ? » (Pierre Hemptinne)

Comment l’arrivée en ville de migrants dérange-t-elle ce projet de ville uniforme ? Comment rend-elle visible des logiques de domination, d’assignation devenues peut-être  insensibles aux habitants déjà là ? Comment invite-t-elle les habitants  – anciens et nouveaux – à se ressaisir d’un droit à la ville, contre les logiques marchandes supranationales qui recherchent un cosmopolitisme d’élites et contre les réflexes xénophobes de l’État-Nation et son fantasme d’identité culturelle en péril ?

Comment ces villes globales ont-elles besoin des migrants pour occuper les emplois du marché du travail secondaire ? Comment ces villes s’organisent-elles, à travers des stratégies d’urbanisation, pour invisibiliser ces migrants, en les poussant, par exemple, vers la périphérie ? Comment la structure d’une ville est-elle source d’identités sociales et/ou culturelles ?

Comment, aussi, les traces de la colonisation continuent-elles de marquer la ville ? En quoi, en fait, est-ce précisément l’un des lieux où ce colonialisme se rejoue ?

Le métèque et le paria. Ils squattent, ils campent, ils vivent dans les interstices de la ville
Michel Agier, dans son petit livre Les migrants et nous, décrit deux « figures » de migrants qui peuplent les villes. Il y a tout d’abord le métèque : « une autre figure ancienne qui s’actualise dans les villes aujourd’hui. Ici maintenant c’est le travailleur sans papier. Comme les métèques de la Grèce antique, elles et ils sont dans la ville, économiquement utiles, mais n’ont aucune citoyenneté, aucun droit de propriété, socialement indésirables. Pour eux, toute la ville est une frontière et leur place se fait logiquement dans des occupations clandestines, le squat peut alors devenir le lieu de leur existence ordinaire… » Croisant les propos de Michel Agier et d’Étienne Balibar, on pourrait dire que le métèque est en quelque sorte le prolétaire. « Au sens strict, le prolétaire est celui qui ne peut s’installer, qui campe dans la cité ». Un nouveau sujet révolutionnaire, après l’ouvrier et l’étudiant ?

Il y a aussi le paria : « celui qui vit reclus dans des camps – lieux de frontière au sens d’une expérience du monde et de l’altérité. S’ils sont à l’écart des villes, ils se dotent eux-mêmes d’urbanité, deviennent des brouillons de ville, et attirent vers eux certains des citadins établis qui les voient comme des espaces en friche et des villes en devenir. »

Ces villes et proto-villes, borderlands où vivent métèques et/ou parias, « sont-elles des lieux d’anomie ou de relation ? Des lieux d’une absence ou celui d’une présence d’identité, de socialité, de culture  et de politique ? Ces villes d’entre-mondes, ces espaces entre-deux, endroits propices aux expériences décentrées, sont des lieux frontières, cadres de transformations culturelles des personnes qui y vivent. Là s’expérimente un cosmopolitisme que nous défendons.

Cosmopolitismes  –  ville globale vs ville du tout monde ?
On détecte une tension entre différents  types de cosmopolitismes présents dans nos villes. Celui vécu par une élite « globale » (Zygmunt Bauman) – cadres dynamiques hautement qualifiés, fonctionnaires européens, créatifs – qui ne connait aucune frontière, qui flotte au-dessus du monde local. Celui observé par le citadin blasé  – « attitude produite par le trop plein de contrastes et de différences auquel le soumet son mode de vie urbain » (Gérôme Truc, commentant Georg Simmel). Celui des spectateurs des événements mondialisés : Jeux Olympiques, coupes du Monde, attentats, catastrophes naturelles, guerres… Celui des citoyens du monde, des altermondialistes. Celui vécu par ces femmes et ces hommes qui déplacent leur localité et qui font l’expérience concrète, banale, quotidienne des frontières.

« S’il est important de dire de qui on parle lorsqu’on parle de cosmopolitisme, il est tout aussi important de savoir, au final, quelle est la meilleure description possible du cosmopolitisme, de ses lieux et de la vie qui y est vécue. Dans une visée prospective, cette condition cosmopolite banale et quotidienne ne se réduit pas à sa composante sociologique actuelle, elle renvoie à une position dans le monde : une expérience de la frontière, aujourd’hui conflictuelle voire violente, mais une expérience appelée par la mondialisation à se multiplier, et avec laquelle il nous faut apprendre à vivre. Cet apprentissage sera sans doute une des clés de la formation d’un monde commun, et d’une cosmopolitique qui reste encore toute à imaginer. » (Michel Agier) 

Au départ de ces quelques éléments éclatés, il s’agit de nous proposer des textes :
– qui les prolongent, les détaillent, les nuancent, les interrogent, les contestent,  les complètent ;
– qui les « illustrent » de façon sensible, qui montrent comment des artistes se sont emparés de cette thématique « villes/migrations/cosmopolitisme/frontière » : comment et pourquoi ils se sont mis à œuvrer avec ces parias, ces métèques ;
– qui montrent comment les expressions culturelles des migrants se sont installées dans le paysage citadin (d’abord aux frontières), l’enrichissant car provoquant des échanges inédits, des mélanges inattendus, de la créolisation ;
– qui parlent d’un travail de mémoire, de traces des migrations successives : comment la ville s’est construite historiquement aussi par l’arrivée régulière de migrants ; comment des quartiers sont nés ; comment des énergies nouvelles sont apparues,… comment ce monde commun s’annonce, malgré tout.