Les contes moose du Burkina Faso : une tradition orale au service du développement – Patrice Kouraogo

Patrice KOURAOGO, sociologue, chargé de recherche au CNRST-INSS (Burkina Faso), conteur

Après avoir écrit une thèse sur le rôle du conte chez les Moose du Burkina Faso, Patrice Kouraogo revient dans cet article académique sur les fonctions et caractéristiques essentielles du conte ainsi que leurs mutations et usages au temps du développement économique, politique et technologique. Bien que le conte appartient à une pratique orale traditionnelle, ses différentes fonctions et rôles peuvent s’avérer utiles pour encadrer les politiques de développement et contribuer à la construction de la communauté. Patrice Kouraogo nous livre une typologie importante des fonctions, rôles, acteurs et types de contes au sein de la communauté Moose contemporaine.

Dans la vie des sociétés africaines, l’oralité occupe une place primordiale en raison de multiples services qu’elle rend dans la transmission d’un certain nombre de choses. Pour les Moose, ethnie majoritaire au Burkina Faso[1], les contes, récits imaginaires, constituent un pan important de cette oralité puisqu’ils ont participé à la construction de leurs sociétés. Par les contes, l’éducation, les émotions, les us et coutumes, les normes et valeurs, les traditions et savoirs se transmettaient allègrement d’une génération à une autre, d’une contrée à une autre. L’oralité était une « écriture africaine » puisqu’elle gravait dans les consciences collectives et individuelles les nobles vœux de la société idéale. À l’instar des autres sociétés, la société burkinabè et, par ricochet, la communauté moaaga connait aujourd’hui une modernisation avec ses corollaires de mutations qui peuvent effriter le rôle des contes. Face aux offres modernes d’éducation et de socialisation, les contes peuvent se trouver dans l’incapacité de se frayer un passage dans le quotidien des individus. Ce travail sur les contes moose fait l’inventaire des connaissances sur ce patrimoine oral afin d’évaluer son impact dans le développement de la communauté moaaga et dans le pays tout entier. La problématique de recherche peut être formulée comme suit : dans un contexte de plus en plus moderne, quels rôles les contes peuvent-ils jouer dans la communauté moaaga du Burkina Faso ? L’hypothèse principale à cette interrogation centrale stipule que malgré la modernisation de la société et les mutations de forme et de contenu des contes moose, ces derniers jouent toujours des rôles éducatifs permettant aux Moose de faire face aux différentes problématiques de développement.

I – Méthodologie
Cet article résulte de plusieurs recherches entreprises depuis 2003 dans le cadre des préparations de nos diplômes de maîtrise de sociologie à l’Université de Ouagadougou (Burkina Faso), de Master en gestion du patrimoine culturel à l’Université Senghor d’Alexandrie (Égypte) en 2007, et de doctorat de sociologie à l’Université Souisi Agdal de Rabat (Maroc) en 2013. Aussi, depuis que nous sommes en service au Centre National de Recherche Scientifique et Technologique (CNRST), nous nous sommes spécialisé dans la sociologie de la culture et traitons toujours des différents aspects du patrimoine immatériel dans nos projets de recherche. Nous avons utilisé l’approche qualitative avec une méthodologie multidimensionnelle consistant à faire des recherches documentaires (lecture des ouvrages spécifiques et généraux sur le conte), des enquêtes de terrain (au Burkina Faso en 2003 dans le cadre de notre mémoire de maitrise de sociologie auprès de 100 spectateurs, 20 conteurs, 7 responsables de médias et des personnes ressources et ensuite à Brest où nous avons interrogé 40 spectateurs, 10 conteurs, 4 administratrices de l’Association pour le Développement des Arts de l’Oralité (ADAO) et une personne ressource dans 5 localités du département du Finistère en France 2006). Nous avons également mené des observations simples et participatives ayant permis de mesurer les pratiques des conteurs européens et burkinabè pour enfin proposer des pistes de réflexions et d’actions en matière de valorisation des contes et des conteurs. Enfin, nous avons pratiqué l’observation directe et participative à partir de notre propre expérience en tant que conteur de la troupe traditionnelle du Larlé Naaba Tigré chargée des séances de conte à la télévision et à la radiodiffusion nationales du Burkina Faso. Lors de notre stage, nous avons dit des contes à Brest, en France. Cette participation nous a permis de connaitre les différentes réactions des publics et de confronter les atouts et handicaps des terrains burkinabè et européen.

II – Analyses des résultats    

1) Connaissances des Moose et des contes moose du Burkina Faso
Même s’il est certain que les résultats auxquels nous sommes parvenu peuvent être extrapolés à plusieurs communautés, notre recherche s’est inscrite dans l’espace de la communauté des Moose, ethnie majoritaire du Burkina Faso dont une petite description n’est pas inutile.

Le pays des Moose est nommé Moogo[2]. Il occupe toute la zone centrale du Burkina Faso, soit environ 63 500 km2, correspondant à un cinquième du territoire national. Le Moogo se subdivise en plusieurs royaumes : Tenkodogo, Wagdogo et Yaatinga, qui correspondent aux villes actuelles de Tenkodogo, Ouagadougou et Yatenga. Le royaume du centre abrite l’actuelle capitale Ouagadougou. C’est là que réside, tout en haut de la hiérarchie, le Moogo Naaba, principal chef des Moose.

Les Moose ont une haute conception de leur milieu de vie (moogo) qu’ils considèrent comme le meilleur des mondes possibles. Moogo renvoie à une entité géographique, culturelle et religieuse, alors que dûnya définit le monde où l’on évolue au quotidien. La langue et la culture des Moose sont désignées par le même terme de moore. Le moore est parlée par plus de sept millions de personnes tant au Burkina Faso qu’en Côte d’Ivoire et au Ghana, et sert de langue vernaculaire à des groupes voisins comme les Gurunsi et les Bisa. Le patrimoine culturel et naturel burkinabè témoigne de la riche diversité culturelle résultant de la cohabitation pacifique d’une soixantaine d’identités et de cultures ethniques.

Définition et histoire des contes moose et burkinabè
Selon le Dictionnaire Larousse, le conte est un récit d’aventures imaginaires pour divertir. Il diffère de la fable qui, elle, est un récit allégorique qui, manifestement, vise à une moralité. La moralité du conte est souvent laissée à la découverte de celui à qui il s’adresse. Le conte diffère aussi du proverbe qui est réalisable même dans l’avenir. Geneviève Calame-Griaule définit le conte comme « un genre narratif en prose […], une fiction qui relate des évènements imaginaires, hors du temps ou dans des temps lointains »[3].

En langue moaaga, le conte s’appelle solmdé, qui vient du verbe solme, c’est-à-dire cacher, mystifier. Le solmdé invite à réfléchir pour découvrir la réponse à une énigme, la solution ou la vérité dans un dilemme ou encore l’enseignement contenu dans ce type de langage.

À qui attribuer l’origine des contes ? C’est une question sans réponse formelle car il a été dit que nos ancêtres ont conté, que nos parents content et que nous contons, que nos enfants et leurs enfants conteront : « Le conte est mondial, il existe depuis que l’homme existe », disait Paul Tenoaga[4]. « Les contes constituent la plus ancienne culture du monde ; la littérature des illettrés. Ils remontent à la préhistoire et aux temps où l’écriture n’existait même pas », dit aussi Henri Gougaud[5].

Les contes sont d’origine lointaine et sans auteurs. Ils font partie de l’imaginaire et du patrimoine collectif immatériel de l’humanité. La preuve est qu’ils commencent toujours par les formules telles : « Il était une fois », « En ces temps-là », « Il y a de cela très longtemps », etc.

Au Burkina Faso, on ne peut parler de contes faisant l’objet d’une large diffusion sans évoquer la personnalité du Larlé Naaba Abga, figure emblématique des contes moose. Le Larlé Naaba Abga fut le conteur le plus connu de la communauté burkinabè. Il a marqué son temps et le nôtre par ses contes poignants et ses proverbes riches en enseignements. Douzième chef de la famille du Larlé, Naaba Abga (âbgpoll belem kâgre n pam n golé ou encore abga yera ganga ti pidigda bawda zerma – la panthère porte son boubou rayé et qui veut le lui ôter sera mis en pièces) est né en 1907 à Ouagadougou. Sa carrière s’est déroulée selon les principes et les pouvoirs dévolus aux chefs traditionnels. Ses fonctions administratives, son intérêt pour la vie politique et culturelle et son expérience ont fait de lui un témoin attentif de l’histoire du Burkina Faso. Détenteur d’une part importante de la tradition orale moaaga, le Larlé avait pour genre de prédilection les kibaye. Le kibare( singulier) et Kibaye(pluriel), est un mot d’origine arabe qui désigne le « récit grave ». Ce genre de conte très énigmatique pose des questions importantes, suscitant la réflexion, l’analyse et la méditation, afin d’en tirer des leçons de sagesse. C’est le type de récit que les adultes, et tout particulièrement les personnes âgées, affectionnent. Le kibare est en général raffiné et empreint d’un certain réalisme qui le rapproche de la réalité sociale. Il développe une haute philosophie de l’existence humaine. Le kibare se présente sous deux pôles : à savoir la fiction et la réalité. Les kibeya connaissent deux types de condition de production : les conditions spontanées et les conditions contingentes.

 

. Le kibare( singulier) et Kibaye(pluriel), est un mot d’origine arabe qui désigne le « récit grave ». Ce genre de conte très énigmatique pose des questions importantes, suscitant la réflexion, l’analyse et la méditation, afin d’en tirer des leçons de sagesse. C’est le type de récit que les adultes, et tout particulièrement les personnes âgées, affectionnent. Le kibare est en général raffiné et empreint d’un certain réalisme qui le rapproche de la réalité sociale. Il développe une haute philosophie de l’existence humaine. Le kibare se présente sous deux pôles : à savoir la fiction et la réalité. Les kibeya connaissent deux types de condition de production : les conditions spontanées et les conditions contingentes. Il a choisi de dire les contes parce qu’il était très proche de la société. Il contait dans son palais avant que la radiodiffusion ne vienne vers lui à la demande de ses responsables. Il commença alors les contes à la radio en 1961. Depuis cette date jusqu’à la disparition du Larlé en 1982, les auditeurs de la Radio Nationale étaient servis de contes moose chaque mardi de 19h45 à 20h30.

Le Larlé Naaba Abga fut pour la société burkinabè ce que La Fontaine a été pour la société française. Tous deux ont utilisé leur art (conte ou fable) pour peindre certaines tares de la société dans laquelle ils vivaient. Norbert Zongo décrit le Larlé en ces termes : « Le philosophe, l’historien, le sage et le fabuliste du pays moaaga, j’ai nommé : le Larlé Naaba Abga. »[6] De son vivant, il a publié un livre et deux recueils de contes qui résument sa perception de l’oralité en milieu moaaga.

À l’instar des médias publics nationaux, les radios privées ont aussi inséré dans leur grille de programmes des contes moose. La radio privée Savane FM, par exemple, propose à ses auditeurs des émissions de contes. Pour son chef des programmes, Gervais Somda[7], proposer des contes à la radio s’est justifié par le souci de « donner la parole aux analphabètes, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas eu la chance de partir à l’école et de reconnaitre la valeur éducative de leurs propos ».

Notons aussi l’existence de quelques festivals de contes à la capitale Ouagadougou, à Boosé et à Bobo Dioulasso, qui ont pour objectif la revalorisation des contes.

2) Moments et personnages des contes chez les Moose
Le commencement des contes dans la société moaaga s’appelle « l’arbre à palabre » ou encore « autour du feu de bois » ou même « au clair de la lune ». Les moments des contes étaient les seules occasions qui s’offraient à la communauté villageoise de se retrouver pour oublier les tracasseries journalières, discuter les problèmes, se divertir et se prodiguer des conseils pour la journée qui s’annonce. Pour y arriver, les sages mettaient en scène tous les éléments de la nature à travers des histoires séductrices et éducatives.

Les personnages du conte chez les Moose sont principalement les animaux sauvages. Ils reflètent fidèlement la faune et la flore du Burkina Faso. Chacun d’eux apparait clairement étiqueté, aussi bien dans ses traits physiques, ses caractéristiques morales, que dans les coutumes et les traditions dont il se réclame. Le conte se déroule au village, très souvent sur la place publique. Le conte burkinabè insiste sur certaines valeurs comme le Bien par rapport au Mal. Pour permettre une compréhension et une assimilation schématiques, certaines caricatures des animaux les plus familiers sont dépeintes pour l’enfant et l’adolescent.

Comme l’explique Alain Sissao[8], il faut dire que les contes mettant en scène des animaux plus au moins familiers seront au programme du groupe des plus jeunes (les yanse) et les contes de personnages qui présentent l’origine des choses, la justification des interdits, la légitimation des structures et des fonctions sociales ainsi que les défauts à combattre sont en priorité réservés aux adolescents (rasamba ou pougsadba) qui en poursuivront l’analyse auprès des anciens.

Les personnages les plus familiers des contes moose et des autres pays de la savane sont  M’ba soasa ou Katré (la hyène) et M’ba saoma (le lièvre). La hyène symbolise la bêtise et la malice tandis que la ruse et l’intelligence sont l’apanage du lièvre. Ces qualités lui permettent de satisfaire ses vices, d’esquiver les punitions et parfois de secourir ses comparses. Outre sa vivacité d’esprit, il dispose de finesse, de rapidité et, si nécessaire, a recours au mensonge ou à la flatterie. Le lièvre connait et exploite les défauts de la hyène en qui s’incarnent toutes sortes de vilains défauts : vulgarité, sottise, hypocrisie, égoïsme, méchanceté. La hyène est l’animal le plus mauvais, « la honte de la société » : l’absence en elle des principes moraux et sa voracité en font un être plutôt repoussant.

Le lièvre et la hyène sont entourés de toute une galerie d’animaux avec leurs qualités et défauts. Le buffle, l’éléphant et le lion sont les plus puissants du royaume mais seul le lion incarne la justice. L’aigle et l’hirondelle sont les meilleurs volatiles. Le chien est un grand défenseur des faibles. Le coq est animé d’orgueil tandis que la tortue évoque l’innocence et est très souvent injustement punie.

3) Les types de contes et les catégories de conteurs dans la société traditionnelle moaaga
De prime abord, il convient de rappeler que les contes populaires occidentaux ont fait l’objet d’une classification internationale de la part des auteurs connus du domaine tels l’américain Stith Thomson et du Finlandais Antti Aarne. Ce dernier, constatant que les textes recueillis présentaient à la fois des ressemblances et des différences, propose la notion de « conte-type ». Un conte-type est une organisation spécifique de séquences narratives et de motifs que l’on retrouve dans un certain nombre de récits, à savoir les versions, entre lesquelles un degré de variabilité existe toujours. Selon Michèle Simonsen[9], dans cette classification internationale, nous pouvons retenir :

– Les contes d’animaux (animal tales) dans lesquels les animaux jouent un rôle très important ;

– Les contes proprement dits (ordinary folk-tales). Cette catégorie comporte les contes merveilleux (tales of magic), que l’on appelle aussi contes de fées. Ce sont des contes où interviennent des objets ou des êtres magiques avec une trame merveilleuse ; les contes religieux (religious tales) ont un contenu chrétien par le fait qu’il s’agisse de fictions données pour telles ; les contes réalistes (romantic tales) sont marqués par une absence du surnaturel et ont des dénouements heureux improbables ; enfin, il y a les contes d’ogres stupides (tales of the stupid ogre).

– Les contes facétieux sont le type le plus abondant. Ils regroupent toutes sortes de récits bien différents : ceux qui se moquent des riches, des puissants et des institutions établies (ils ont pour héros des humbles qui conquièrent leur place au soleil grâce à leur débrouillardise) ; ceux qui se moquent des faibles, des infirmes, des sots, des étrangers ou simplement des habitants d’une région voisine considérés comme traditionnellement stupides ; les récits qui se moquent des valeurs officielles d’honnêteté, de piété, de chasteté, d’ardeur au travail et qui mettent en scène des prêtres débauchés, des femmes infidèles, des maris cocus, etc ; les récits scatologiques ; les hâbleries ; les histoires décrivant des exploits de chasse ou de pêche ;

– Les contes énumératifs ou randonnés (formula tales) : il s’agit de contes du genre : « le valet appelle le boucher, qui ne veut pas tuer le veau qui ne veut pas boire la rivière qui ne veut pas éteindre le feu qui ne veut pas brûler le bâton, etc. ».

– Les contes non classés (unclassied tales).

Nous pouvons ajouter à cette classification, le conte d’origine (description de la création du monde), le conte gestuel (largement pratiqué en Inde et qui accompagne les paroles de gestes), le conte visuel (connu dans les iles du Pacifique et qui se pratique par la manipulation des ficelles) et le conte plastique au Japon (qui fait de pliages de feuilles de papier un objet significatif à la fin).

En ce qui concerne les contes mooses, on peut retenir plusieurs types de contes aussi. D’abord, nous avons les contes longs et les contes courts. Les contes longs sont ceux que l’on appelle les kibaye, de très longues histoires narrées qui demandent une attention particulière de la part de ceux qui écoutent. Elles mettent en scène les animaux ou des personnages fictifs qui se confrontent sur le terrain de la vie animale ou sociale. Dans ce jeu de rôles, côté animaux, l’étiquette de l’idiotie, de la barbarie et de la gourmandise revient à la hyène (la reine des sales besognes) et celle de la ruse au lièvre. Le village constitue le cadre traditionnel du conte moaaga.

Le Larlé Naaba Tigré[10] dit d’ailleurs : « Nous [Moose] avons tous, autant que nous sommes, baigné dans cette ambiance mystérieuse des belles histoires de M’ba Saoma, le lièvre (le plus rusé), de M’ba Katré, la hyène (la plus gourmande et la plus bête), de M’ba Kouri, la tortue (la plus lente) et de M’ba Wenaaba, le lion (le roi de la forêt). »

Les contes courts, appelés solm-koesé prennent la forme des devinettes. Deux conteurs s’affrontent : l’exercice pour chacun consiste à écouter attentivement la résonance de la phrase prononcée par l’adversaire pour trouver en réponse une phrase correspondante pleine de sens. Ces contes peuvent constituer une occasion de règlements de comptes ou une tribune d’apologie de l’adversaire. Dans le premier cas, les phrases sont des injures ou des propos très acerbes. Exemple :

Premier conteur : « m nobil seaga »

Réponse : « pog wa babil waoga »

Dans le deuxième cas, les phrases expriment des éloges pour l’adversaire. Exemple :

Premier conteur : « m taambi zoora »

Réponse : « nab ta na kof pogbi yoora »

Les contes courts sont si complexes qu’ils sont pratiquement intraduisibles en français. Jean-Christophe Tiraogo écrit d’ailleurs : « C’est comme si on tentait de traduire les vers de Victor Hugo en moore. »

Outre ces deux grands types de contes, on peut distinguer trois types mineurs dans le paysage moaaga : les contes dits phonétiques et les contes devinettes.

Les premiers sont des phrases complexes très difficiles à prononcer. En Europe on les appelle des « virelangues ». Ils sont pratiqués dans le but de libérer ou de corriger l’expression orale des enfants et de certains adultes présentant des difficultés langagières comme le bégaiement. Exemple   sen gara gared naab wesla. wesls gared-mita. L’exercice consiste ici à savoir prononcer successivement et correctement sans balbutier le son gar et wes. Les seconds sont purement des devinettes qui demandent beaucoup de réflexion et d’imagination pour trouver la réponse adéquate. Exemple : Dans un village, seuls les morts répondent à mes salutations : qui sont-ils ? Réponse : Ce sont les feuilles sèches qui bruissent sous les pas du passant.

Enfin, il y a des contes « langage codé ». Ils permettent à deux individus d’échanger des messages qui restent totalement ignorés d’une tierce personne. Exemple : pour savoir quoi faire d’une pintade en train de cramer sur le feu de cuisson, un enfant s’adressait à son père (en entretien avec un étranger) en ces termes : « M’ ba, fo sen zi poora wa kan-kanbdg zanra » (Père, ton dos est comme celui d’une pintade qui crame). Le père répond : « gees bi yoogo Neng wend teo-koom lobg-n-sik biiga » (Regarde-moi ce petit impoli, avec ton visage d’ajouter un peu d’eau et d’attendre un peu pour arrêter le feu). Dans ce dialogue, l’étranger reste ignorant de tout ce qui s’est dit entre le père et le fils.

S’il y a, ainsi, différents types de contes dans la société traditionnelle moaaga, il y a aussi différentes catégories de conteurs bien définies.

Sur le plan national, au Burkina Faso, il y a principalement deux catégories de conteurs. Certains contes sont beaucoup plus distractifs que d’autres. Ils ressemblent à des histoires drôles, à des blagues dont la finalité est de faire rire. Ils ont aussi leur importance, non négligeable car la société ou la communauté a besoin de se distraire. Citons Gustave Flaubert[11], reprenant une formule célèbre de François Rabelais (1534) : « Le rire est le propre de l’homme. » Les conteurs qui pratiquent ces contes sont des « distracteurs » ou des comédiens : cette catégorie vient s’ajouter à celle des conteurs traditionnels authentiques ‒ des contes d’enseignement qui ne font pas forcément rire mais sont riches en éléments éducatifs.

Durant notre enquête au Burkina Faso, les auditeurs se sont prononcés sur leur préférence vis-à-vis des conteurs. Selon le profil du conteur que nous venons de décrire, deux personnalités en la matière se dégagent. Il s’agit d’un côté de Rasmane Bassam (le distracteur) et de ses amis, et de l’autre, de Larlé Naaba et de sa troupe. La variable âge vient profiler davantage cette catégorisation : les auditeurs les plus jeunes apprécient les plus grands distracteurs et les plus âgés préfèrent les conteurs authentiques. Mais la tendance générale est la préférence donnée aux contes du Larlé qui selon eux demeurent authentiques.

Dans le contexte moderne, le conte s’affaiblit car son contenu se diversifie, donc s’appauvrit. Quant au profil des conteurs, selon les résultats de notre enquête de 2003 (mémoire de maitrise), 100% des conteurs interrogés martèlent qu’aujourd’hui tout le monde peut conter et parmi eux, 60% justifient cela par le fait que chacun peut apporter son expérience de vie par le biais des contes. Malgré cette libéralisation du statut du conteur, deux faits importants sont à noter en ce qui concerne la situation au Burkina Faso.

Premièrement, tous les conteurs sont de sexe masculin, ce qui pose la question de la confiscation du droit de la femme moaaga, car la pratique du conte dans les médias est un moyen de valorisation de la personnalité. Toute chose que la société moaaga n’a pas encore reconnue pour la femme.

Deuxièmement, la plupart des conteurs sont des paysans qui parcourent des centaines de kilomètres pour venir conter. Parmi les vingt conteurs interrogés, il y a dix-huit cultivateurs, un fonctionnaire retraité et un en activité. Est-ce à dire que la première condition pour être un conteur est de résider dans le village ? Une sensibilisation s’avère nécessaire pour que les lettrés s’impliquent davantage. Néanmoins, il faut noter que les médias burkinabè ont permis la libéralisation du statut conteur qui était dévolu à une certaine catégorie d’individus reconnus comme détenteurs et dépositaires de traditions et de patrimoines. De façon générale, la pratique du conte est toujours interactive : « Si les conteurs sont généralement les plus anciens, la parole est souvent partagée et les plus jeunes y ont également droit. Les questions de compréhension qu’ils posent au sujet du conte écouté et entendu leur permettent une ouverture d’esprit », précise Naaba Tigré[12].

4) Les principales fonctions du conte chez les Moose
Source intarissable d’enseignements sur le comportement des individus à travers les animaux, les hommes, la nature et le temps, les contes constituent des mises en scène pour tourner les défauts en ridicule et surtout glorifier les qualités souhaitées par la société. Ils ont des fonctions diverses.

            Fonction distractive : pouvant être dits dans n’importe quelles circonstances, leur déclamation est un moment privilégié de distraction. Traditionnellement, après de multiples tracas de la journée passée aux champs, aux marchés ou en brousse, les membres de la communauté se retrouvaient pour discuter de tous les problèmes et partager les angoisses des uns et des autres. Aussi, à travers des contes, devinettes et proverbes, on pouvait oublier certaines difficultés de la vie.

            Fonction pédagogique : un conteur est un homme de l’oralité puisqu’il manipule la parole en public. Le conte est un formidable exercice d’intelligence, de mémorisation et d’imagination mais aussi d’écoute. Le conte libère l’expression orale et fortifie les aptitudes intellectuelles à travers les nombreux proverbes, devinettes et dilemmes. D’où la conviction de Jean-Louis Calvet[13] : « Le conte est une véritable école de vie et celui qui la fréquente n’en sort jamais bredouille. »

            Fonction socioculturelle : le conte est une pratique sociale qui engage plusieurs acteurs. Ceux-ci se mettent en relation de communication entre émetteurs et récepteurs de  messages chargés de leçons. Le conte demeure, pour l’Afrique, l’élément du patrimoine culturel qui a le mieux supporté les mutations historiques et sociopolitiques car il a su intégrer les coutumes, les rites, les règles, les mœurs et normes. Par les contes, les individus trouvent les traces de leurs ancêtres, apprennent leur mode de vie et leur organisation. Convaincu de ce lien étroit entre conte et culture, un Burkinabè interrogé[14] disait : « Si les contes disparaissent, nous nous égarerons et nous mourrons. »

Le conte peut en effet être considéré comme l’institution chargée de la conservation des valeurs traditionnelles, profanes et religieuses, de la société. Pierre N’Da concluait : « Le conte est la pédagogie de la peur et des interdits. »[15] Enfin il participe à l’acte religieux communautaire en ce sens qu’il permet une certaine communion des vivants avec l’éternité de leur ethnie, avec le passé fabuleux et prestigieux des ancêtres. Selon L. Ortells Fanch, le conte permet « une insertion du conteur dans le rameau génétique dont il est issu » selon L. Ortells-Franch[16].

            Fonction spirituelle et thérapeutique : si la parole échangée peut être une information, le conte fortifie l’esprit humain et le nourrit d’enseignements. Henri Gougaud écrit : « Comme le pain est la nourriture du corps, le conte l’est pour l’esprit. Votre corps sait comment se débrouiller pour faire du pain de l’énergie ; le conte, c’est pareil. Vous le mangez sans essayer de savoir sa formule et vous laissez votre psychisme l’assimiler. »[17] Carine Gouriadee donne l’exemple de la psychologue Karen Sadlier, qui a eu recours au Petit Chaperon Rouge pour guérir de son traumatisme une petite fille de cinq ans victime d’agressions sexuelles[18].

            Fonction littéraire : le conte est un genre littéraire et relève de la littérature orale. Les contes sont des œuvres qui s’adressent avant tout à un public indigène, c’est-à-dire possédant une culture orale plutôt qu’écrite. Le conte se crée et se transmet sans le secours de l’écriture.

5) Les mutations dans les contes moose
Avant de se pencher sur les rôles des contes dans le développement, il convient de noter qu’ils ont subi des mutations, conséquences des changements de pratiques, aussi bien dans leur configuration (formes) que dans leur contenu.

De nos jours, le recours à la technique et aux studios d’enregistrement, la contrainte de l’emploi du temps ont rendu distants les rapports entre conteurs et auditeurs. Ils ont bouleversé beaucoup de paramètres dans la production et la transmission des contes. Le conte a quitté le village, le terroir, pour s’inscrire dans une logique de modernisme urbain. Ce transfert s’est effectué dans les médias et a nécessité la mise en place de tout un arsenal technique et matériel pour assurer la reproduction des séances de contes. Les studios des médias ont remplacé les arbres à palabre, les coins chauds des cases, les cours familiales ou royales et les cercles de jeux des enfants. Le conteur sort de son cadre familial, villageois pour devenir une vedette de la radio et de la télévision au Burkina Faso.

Les moments du conte ont eux aussi connu un changement notoire. Durant nos enquêtes, une véritable unanimité s’est dégagée s’agissant d’indiquer le moment des contes autrefois. La saison sèche était la période idéale car les activités journalières étaient moins nombreuses. Les contes se disaient exclusivement la nuit parce que chez les peuples d’Afrique, la nuit réunit tous les protagonistes, c’est-à-dire non seulement les hommes et les jeunes qui se retrouvent à ce moment-là autour du repas, « qui est à lui-même un rite sacré » (« le plat est roi »), mais aussi et surtout les esprits et les animaux de la brousse. Il était rare de conter en plein jour car seule la nuit restait le symbole par excellence de « la communion universelle entre vivants et morts », « qui ne sont pas morts »[19]. L’une des explications du caractère nocturne du conte vient de son origine mystérieuse, et son étymologie même l’entrevoit : solm veut dire voiler, cacher. Ainsi, celui qui conte le jour expose le mystère à une lumière crue.

Au niveau du contenu, des mutations ont été observées sur les enseignements pédagogiques des contes. Ces derniers restent informels et généraux puisque comme le dit Amadou Hampâté Bâ, la vue d’une simple caravane de petites fourmis transportant une sauterelle permettra de donner tout un cours, non seulement sur la fourmi et la sauterelle, mais sur l’utilité de la solidarité et sur la grande force que constitue l’union de petites forces rassemblées[20]. Il s’agit d’un enseignement par symboles et paraboles que le Naaba Sigri de Sancé, dit Paul Ténoaga Ouédraogo, décrivait ainsi : « Le conte est un procédé de l’enseignement traditionnel. Mais l’éducation traditionnelle moaaga voit qu’apprendre magistralement n’est pas toujours agréable pour l’apprenant. Ainsi, pour faire avaler la pilule beaucoup plus facilement, on l’enrobe dans une histoire, dans un conte. Plus le conte est intéressant, mieux l’enseigné retiendra la leçon. »[21]

Beaucoup de conteurs vont chercher à changer l’ancien contenu pour en greffer un autre, plus moderne, répondant aux nouvelles exigences des auditeurs. Il s’agit de l’œuvre des conteurs « distracteurs » qui consistera à supprimer certains éléments (chanson, pause, répétitions, etc.) du conte pour répondre à l’exigence du temps. Il y aura ensuite l’introduction dans les contes de mots étrangers à la langue moore. Un exemple est celui du conte qui parle de « la hyène sur une mobylette tenant en main un téléphone portable ».

Certains auditeurs accrochés aux contes authentiques, ne masquent pas leur déception, tel l’un d’eux qui remarquait : « À part les contes du Larlé, ceux qui passent dans les médias sont des fourre-tout, des histoires montées de toutes pièces pour chercher le sensationnel. »    Parler des contes en s’écartant du monde animal les rend moins intéressants pour certains et surtout plus injurieux. C’est ainsi que l’éducation des enfants par la flore et la faune caractéristiques des contes traditionnels devient quasi-inexistante, alors que dans un pays désertique comme le Burkina Faso, promouvoir une éducation environnementale par les contes est plus qu’une nécessité.

Les contes d’aujourd’hui connaissent ainsi des altérations de contenu par l’insertion de mots étrangers ou par la modification du fond et des thèmes. Nous retiendrons que beaucoup de modifications, quelles que soient leurs origines et ce qui les a motivées, portent atteinte au contenu des contes traditionnels. Elles en dénaturent l’aspect pédagogique, culturel et littéraire, et, ainsi que le dit le Larlé Naaba Tigré[22] : « Le rythme, le chant, le cachet énigmatique s’y émoussent. Ça grince, ça se meurt par mauvais maniement et par falsifications. »

6) Survivance des contes moose à travers l’engouement des populations et l’efficacité de leurs rôles dans le développement
La modernisation que connait le Burkina Faso en général et la société moaaga en particulier soulève la question de l’efficacité des enseignements des contes dans la socialisation des Moose. La société moaaga se trouve à cheval entre tradition et modernité, et par moments la dernière l’emporte sur la première, d’autant que les individus tendent à adopter la logique des comportements modernes.

Autrement dit, la société moaaga a changé et continue de changer de configuration. Les rôles sociaux sont redistribués. Par exemple, le père ou le grand-père, la mère ou la grand-mère ne sont plus les seules personnes de référence pour le petit-fils ou la petite-fille : les personnages de cinéma, les stars de la chanson prennent leur place comme modèles et repères possibles et valables pour les enfants. De même, les structures sociales qui assuraient la préparation et l’initiation du jeune Moaaga (la famille au sens large, les camps d’initiations, la chasse, la pêche etc.) sont en dure compétition avec d’autres (les écoles, les salles de jeux, les postes audio-visuels), plus modernes, avec des formes et des objectifs souvent différents.

Par conséquent, les anciens canaux de socialisation comme les contes voient diminuer leur importance dans la « modélisation » de l’enfant moaaga qui tend à devenir individualiste. Tout prête à croire que les contes tombent en désuétude. Certains de nos enquêtés reconnaissent bien cet affaiblissement de leur rôle et de leur place. Sid-naaba, PDG de Savane FM, dit ceci : « Un enfant qui peut prendre une télécommande pour zapper et sélectionner celle qui lui plait parmi autant de scènes et d’émissions n’a pas le temps pour capter une radio où il entendra que la hyène a fait ceci, le lièvre a fait cela. »[23] Un autre enquêté renchérit : « C’est difficile de regrouper tout le monde au clair de lune ou sous le baobab pour dire des contes. Les gens sont scolarisés, ils ont des télévisions et d’autres appareils de distractions, et malheureusement, ils préfèrent des épisodes de télénovela… »

Cependant, cette situation est loin de sonner le glas des contes au Burkina Faso. Ils ont encore un rôle à jouer et occupent une place importante dans les relations sociales des Moose. Nous observons un engouement du public à l’égard des contes pour de multiples raisons, notamment leur impact dans tous les secteurs de la vie des individus.

Même dans le contexte moderne actuel, le conte joue des rôles importants et très concrets. « Expressions individuelles et collectives dépourvues de formes tangibles », les contes font partie du patrimoine culturel immatériel et ont permis à la communauté moaaga du Burkina Faso d’échanger des enseignements de façon agréable, précise et marquante.

L’éducation par les contes, parce qu’elle était continue et continuelle, s’inspirait de l’idéal du passé pour façonner celui du présent et du futur, dans la mesure où elle ne pouvait se concevoir en dehors des valeurs culturelles, des pratiques ancestrales et des habitudes traditionnelles de la société. « C’est au bout de l’ancienne corde qu’on tresse la nouvelle. », disait Jean Pliya [24]

Alain-Joseph Sissao estime que le conte est le genre adéquat pour apprendre au jeune enfant (moaaga) à s’exprimer, à structurer sa pensée et à raisonner[25]. Au niveau des degrés d’acquisition, il explique que les contes mettant en scène des animaux plus au moins familiers seront au programme du groupe des plus jeunes (les yanse). La gourmandise et la sottise légendaires de Mba-katré la hyène, par opposition à la ruse et à la finesse de Mba-soâmba le lièvre, intéresseront surtout les enfants de 10 à 12 ans.

Jean T. C. Tiendrebeogo démontre que l’enfant qui apprend à vivre dans le groupe retrouve dans les contes le sens qu’on donne à la vie sociale[26]. On exalte et on loue la vie communautaire, le respect des vieillards et du sacré.

Tout en reconnaissant l’importance et la possibilité d’exploiter pédagogiquement les contes, Donatien Laurent et Fanch Postic ont eu la conviction que « les chants, contes et légendes sont d’un grand prix pour la connaissance de l’âme d’un peuple »[27]. Ils expliquent que certains lieux facilitent la transmission, de même que certains métiers ou états liés à l’itinérance favorisent la connaissance et la pratique des chants, des légendes et des contes.

Geneviève Calame-Griaule reconnait qu’en plus de l’importance culturelle et artistique du conte (spectacles et festivals) et son utilisation dans les bibliothèques publiques, de nouveaux débouchés ont émergé dans les domaines pédagogiques et thérapeutiques[28].

Pour Catherine Zarcate, « le conte est un grand sage qui est arrivé au bout du chemin. Le conteur est un fou qui fait ce qu’il peut, qui le prend dans sa folie pour se mettre au service du grand sage. Le conteur est un ‟passeur” qui nous fait passer de l’autre côté de nous- mêmes », tandis que pour Fabienne Thierry, « le conte est une parole nourricière irremplaçable qui délivre une nourriture substantielle déjà appropriée, déjà transformée par d’autres tout au long d’un parcours de bouches à oreilles et d’oreilles en bouche qui fait que cette nourriture est immédiatement assimilable et réparatrice souvent à notre insu ».

Dans la vie familiale, les contes remplissent la fonction de construction des personnalités de base des jeunes. Ils transmettent aux nouvelles générations les connaissances, l’expérience, le savoir-faire et le savoir vivre des générations passées qui, dans un processus continuel, les transforment en des traits typiques constitutifs du caractère ethnique et national c’est-à-dire « le commun dénominateur des personnalités individuelles dans un groupe social donné »[29].

Ensuite, les contes éduquent, sensibilisent, instruisent, éveillent l’esprit et cultivent les bonnes habitudes. À la lumière de tout cela, il ressort que malgré la dynamique sociale marquée par la modernisation à tous les niveaux de la société burkinabè, le public moaaga vivant en ville comme à la campagne éprouve toujours un besoin réel des contes dans son éducation et dans sa socialisation. Il faut toutefois noter que la satisfaction de ce besoin est loin d’être synonyme d’un gavage des auditeurs de contes reformés et modifiés dont le fond peut être très souvent travesti.

Les auditeurs décrivent des types de contes qui peuvent leur être plus utiles et enrichissants. Ils proposent une alternative dans la production : ou bien les producteurs décident de faire des contes authentiquement traditionnels ou bien ils se lancent dans une création tous azimuts de nouveaux récits qui tiendront compte des exigences modernes de notre époque. Ils restent pourtant perplexes face aux contes modifiés qui comportent des entraves énormes.

Nous (conteur) nous sentons interpelé par cette nécessité des contes pour les Moose du Burkina et c’est ainsi que nous nous sommes lancé dans la recherche des voies et des expériences pour non seulement satisfaire ce besoin mais aussi pour contribuer à faire des contes moose de véritables vecteurs d’une éducation multidimensionnelle répondant aux objectifs du développement durable. En ce qui concerne les rôles des contes dans le développement au Burkina Faso, il s’avère nécessaire de passer en revue leurs différentes contributions dans les dimensions du progrès.

7) Exploitation des contes pour promouvoir le développement
Il est connu que les contes sont des instruments traditionnels de l’éducation mais ils ont toutefois une capacité d’adaptation à la réalité moderne au point de pouvoir être utilisés pour aborder efficacement toutes les problématiques. Alain-Jospeh Sissao le souligne : « À travers le procédé de reformulation, les conteurs intègrent aussi dans leurs récits les mutations sociales ainsi que les nouvelles préoccupations du groupe. Le conte est un lieu de critique de l’évolution des mœurs. »[30]

Les contes sont considérés comme un savoir collectif inhérent à un groupe humain qui le véhicule et l’adapte à ses besoins vitaux. C’est dire que les contes, une des composantes du patrimoine immatériel, peuvent et doivent être pris en considération au cœur du développement. C’est d’ailleurs la conviction de Koîchiro Matsuura, pour qui il est désormais établi que le développement ne peut se concevoir seulement en termes économiques et matériels [31]. Il convient de réaffirmer et de renforcer les liens de réciprocité qui doivent régir l’économique, le social, et le culturel. Matsuura soutient encore que le patrimoine culturel immatériel, élément essentiel des identités et des cultures, n’est pas seulement le lieu de mémoire de la culture d’hier mais aussi le laboratoire où s’invente demain. Il a un rôle à jouer si nous voulons que la culture s’impose comme l’un des piliers du développement durable au même titre que l’économie, l’environnement ou la préoccupation sociale.

C’est dans cette optique que nous pensons que les contes peuvent être exploités dans les différentes dimensions du développement. Ils peuvent le promouvoir en impactant la conscience humaine, cette conscience qui, selon Joseph Ki-Zerbo, nous différencie des animaux : « Elle doit être cultivée, semée, arrosée, car elle touche à l’éthique, à l’esthétique et au ludique […] c’est une valeur, c’est une entité qu’on ne peut pas traduire dans une équation à découvrir dans un laboratoire ! Elle contient une force invincible, parce qu’elle revient toujours à la surface, alors même qu’on croit qu’il n’y a plus que la mort, la destruction totale, l’annihilation, la néantisation […] La conscience est le guide qui gouverne le foyer incandescent de l’esprit humain. La conscience c’est la responsabilité. »[32]

Les contes pour un environnement sain
Les problématiques environnementales se posent de nos jours avec acuité : les actions anthropiques menacent effroyablement la planète, dont l’équilibre est de plus en plus en danger. Malgré la signature de conventions et de traités (sur la diversité biologique, les émissions de gaz à effet de serre, les changements climatiques), la situation s’aggrave. Il faut trouver des stratégies endogènes pour promouvoir les valeurs environnementales et remédier à toutes ces catastrophes. Le Sommet de la Francophonie de Johannesburg a notamment permis de mettre en corrélation diversité culturelle, biodiversité et développement durable.

Comme l’a écrit Koîchiro Matsuura : « On ne peut en effet comprendre ou conserver l’environnement sans appréhender les cultures humaines qui le façonnent, ni comprendre la diversité culturelle sans considérer l’environnement naturel au sein duquel elle se développe. Diversité culturelle et biodiversité détiennent la clef de la durabilité de nos écosystèmes, condition préalable à tout développement durable. C’est pourquoi ce dernier ne saurait être assuré sans mobiliser les énergies et les visions locales, dont le patrimoine immatériel est le terreau nourricier. »[33]

Dans cette optique, le conte (littérature orale et donc inscrit également dans le champ des sciences sociales) peut constituer une voie pour l’éducation environnementale. Alain-Jospeh Sissao évoque cette possibilité dans Contes du pays des Moose[34]. Il y démontre qu’on peut tirer de chaque conte des leçons de sauvegarde de l’environnement. Ainsi dans un conte où des femmes vont en brousse et voient un arbre appelé kaonkalgao. Elles lui demandent de se transformer en eau pour qu’elles puissent se désaltérer en échange d’un bien. L’arbre y a une fonction nourricière. Dans le conte du coq et de l’éléphant, le coq a arraché une plume de sa queue et l’a plantée dans un tas d’ordures. On apprend ainsi à l’enfant et au lecteur que les déchets se jettent dans le tampoure (poubelle ou tas d’ordures en français).

Un autre conte populaire moaaga fait état d’un voyageur qui, après s’être abreuvé de l’eau du marigot de l’une des contrées qu’il traversait, décide d’y faire ses besoins. Puis il s’éloigne et arrivé à une vingtaine de kilomètres de là, il se rend compte qu’il y a laissé son balluchon. Il rebrousse chemin et, de nouveau fatigué et assoiffé, il est obligé de consommer l’eau qu’il a lui-même souillée. Ce conte permet d’attirer l’attention sur le danger lié aux actes de pollution. « L’éducation à l’environnement est un processus réciproque en évolution continuelle : il s’agit de construire une connaissance de base interactive et dynamique, qui puisse compléter les idées des scientifiques et des experts par diverses sagesses locales ou traditionnelles souvent absentes de la science », écrivent des spécialistes de l’édication à l’environnement[35]. 

Santé publique et contes moose : lutte contre les épidémies et pandémies
Santé et environnement sont intimement liés. Or les contes peuvent également avoir des effets positifs dans le domaine de la santé.

La culture joue le rôle de boussole dans une société. Sans elle, les citoyens ne sauraient ni d’où ils viennent, ni comment il leur convient de se comporter. Nos modes de vie et de pensée se modèlent à travers elle. Les contes peuvent aujourd’hui servir d’instruments transversaux d’éducation, à même de donner à nos populations des modèles de comportements plus responsables, par exemple pour faire face aux grandes pandémies qui rongent et tuent à l’Afrique à petit feu. La propagation du Sida, par exemple, est devenue une question cruciale pour le devenir du continent africain. Plus qu’une question de santé, c’est une préoccupation sociale qui détermine et conditionne les possibilités ou non du développement.

En effet, le Burkina Faso est le deuxième pays le plus touché après la Côte d’Ivoire en Afrique de l’Ouest : « Cette pandémie est devenue un problème majeur de santé publique et, surtout de développement car elle handicape les capacités de production dans tous les secteurs. En 2002, près de 250 000 personnes vivaient avec le VIH/SIDA, dont plus de la moitié était des femmes. La prévalence de l’infection à VIH au sein de la population, principalement active, de 15-49 ans, est de l’ordre de 4,2% en 2002 contre 6,5% en 2001 et 7,17% en 1997, selon les estimations de l’OMS/ONU-SIDA. »[36]

Pour faire face à cette propagation, les autorités et la société civile mettent l’action sur la sensibilisation aux modes de transmission mais aussi sur les attitudes de solidarité à avoir vis-à-vis des personnes qui ont contracté la maladie. C’est dans ce contexte que la musique et le théâtre sont constamment sollicités pour éveiller la conscience des populations citadines et paysannes. Le conte y contribue également. Nous pensons même qu’il peut s’avérer plus efficace que d’autres arts en raison de sa proximité avec la population et de sa primauté parmi les instruments d’éducation. Rappelons que le conte est considéré comme « l’école des analphabètes ». Dans un pays comme le Burkina Faso, qui compte 90% d’analphabètes, on comprendra mieux l’importance du rôle du conte dans la lutte contre le Sida.

Contes et économie
Qu’en est-il des rapports entre conte et économie ? Les contes donnent des leçons touchant à tous les champs de la vie individuelle et collective dans la société, aussi le domaine de l’économie. Dans la société moaaga, le concept de profession a constitué un indicateur pertinent de l’appartenance sociale. Cela obligeait chaque personne appelée à exercer une profession à le faire avec beaucoup de soin. De nos jours encore, les Moose (qu’ils soient de la ville ou du village) attendent et reçoivent toujours des contes cet enseignement sur la profession. En interrogeant en 2003 des enquêtés sur le lien entre les contes qu’ils entendaient et leur profession, nous avons constaté que 22% trouvaient que l’écoute des contes forgeait l’honnêteté, vertu essentielle dans une profession. Le Larlé Naaba Tigré  dit d’ailleurs que « les contes sont les gendarmes de notre conscience ». Par ailleurs, 62% de nos enquêtés (composés de commerçants et personnes exerçant les petits métiers) affirmaient que l’écoute des contes leur apprenait à bien traiter leurs clients. C’est là un témoignage de la portée des contes dans l’éducation à l’économie. Un des enquêtés affirmait que « les contes montrent les voies pour réussir, ils enseignent la morale sociale, aident à grandir, à comprendre les choses et rendent vigilants ».

Rôle des contes dans la recherche de paix et dans le processus démocratique
La recherche de la paix est une lutte commune et ni le développement, ni la démocratie ne semblent possibles sans elle, aussi peu partagée soit-elle dans le monde aujourd’hui. « Les guerres prennent naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevés les défenses de la paix », peut-on lire dans l’acte constitutif de l’UNESCO [37]. Dans cette logique, la culture – et donc les contes – a un rôle déterminant à jouer.

Amadou Hampâté Bâ, grand défenseur de la tradition orale africaine, nous en donne une illustration : en octobre 1969, au conseil exécutid de l’UNESCO, il interpelle, dans une forme résumée de conte, toute la communauté internationale sur la tribune de l’ONU en insistant sur l’implication dans le conflit arabo-islamique. Ce conte, intitulé Il n’y pas de petite querelle[38] raconte que dans la maison d’un grand voyageur, plus précisément dans la case de sa mère très fatiguée par l’âge, est déclenchée une bagarre sans merci entre deux lézards à cause d’une mouche morte. Le chien, chargé par son maitre de garder la maison, sans bouger, demande tour à tour au coq, au mouton, au cheval et au bœuf d’aller séparer les belligérants parce qu’« il n’y a pas de petit conflit ». Ils refusent, chacun prétextant ne pas avoir le temps et estimant que ce n’est qu’une bagarre entre deux petits lézards. Les lézards, dans leur âpre lutte, finissent par faire tomber l’huile sur le feu et la maison prend feu, occasionnant la mort de la vieille mère. Pour aller informer le voyageur de la triste nouvelle, on chevauche le cheval qui court durant des heures et finit par mourir d’épuisement. Le coq et le mouton sont tués dans les préparatifs de l’enterrement, et le bœuf immolé pour les funérailles. Seul le chien est épargné, et même récompensé (il reçoit les os et restes des autres animaux). Si les autres animaux s’étaient intéressés à la résolution de la bagarre ils auraient eu la vie sauve. Moralité : il faut aider à éteindre le feu qui brûle chez le voisin sinon il peut atteindre ta maison et tu peux en être victime.

Dans le processus de démocratisation, il faut rappeler le rôle fondamental de la culture dans la transmission aux citoyens de ses principes fondamentaux. Dans les pays africains comme le Burkina Faso, le passage à la société démocratique pluraliste est jalonné de paradoxes et de contradictions. Pour qu’une culture démocratique s’impose au sein de la population burkinabè à majorité analphabète, elle doit forcément passer par les instruments de l’oralité comme le théâtre, le cinéma ou le conte.

Semou Pathe Gueye soutient qu’il faut « une pédagogie de la démocratie citoyenne qui enseignera les rôles respectifs des différents acteurs de la vie publique » : « La conception de la pratique du pluralisme politique s’avère utopique sans la diffusion la plus large possible au sein de la société d’une culture démocratique et sans le développement soutenu de la conscience et de la capacité citoyenne. »[39] Alors pour combler ce manque dans l’élaboration de la démocratie, l’exploitation judicieuse de certains contes du répertoire moaaga permettrait de mouler ce type d’homme que l’on appelle « citoyen », imbu des principes et des valeurs républicaines et rendu capable de jouer pleinement le rôle qui lui est dévolu dans le fonctionnement de la société, avec une pleine conscience de ses droits et de ses devoirs.

Conclusion
Il ressort de nos recherches que le conte est devenu un véritable vecteur de développement à plusieurs titres. Les personnages des contes Moose sont principalement les animaux sauvages et reflètent fidèlement la faune et la flore du Burkina Faso. Mais avec leurs traits distinctifs,  ils incarnent aussi des caractéristiques morales et valorisent certaines valeurs. Les contes ont  différentes fonctions : distractive, pédagogique, socioculturelle, spirituelle, thérapeutique et littéraire. Il résulte aussi que dans le souci de lutter contre leur disparition, les acteurs du conte se servent des médias pour perpétuer les séances de contage qui deviennent de plus en plus rares au village. Ces changements de pratiques ont provoqué des mutations des contes moose aussi bien dans leurs formes que dans leur contenu.

Cependant, les contes demeurent ainsi un genre qui permet à la communauté d’échanger des messages riches en enseignements. Ils contribuent également à la construction des personnalités de base des jeunes en transmettant aux nouvelles générations les connaissances, l’expérience, le savoir-faire et le savoir vivre des générations passées. Ils éduquent, sensibilisent, instruisent, éveillent l’esprit et cultivent les bonnes habitudes. Enfin, dans les différentes dimensions du développement, les contes apportent leur contribution en termes d’éveil des consciences.

____________________

Fragment de dessin : Annick Blavier


[1] Au singulier, on parlera également de communauté mooaga.
[2] Alain-Joseph Sissao, Contes du pays des Moose, Karthala/Éditions UNESCO, 2003, introduction.
[3] www.voiedescontes.com (dernière consultation en mars 2007).
[4] Entretien réalisé le 12/08/2003 à 9h30 à domicile (secteur 29 de Ouagadougou).
[5] Entretien réalisé par Patrice Van, 2003 : www.voiedescontes.com, (dernière consultation en mars 2007).
[6] L’indépendant n°66, 25/10/1997.
[7] Entretien réalisé le 20 juillet 2003 à 13h dans les locaux de Savane FM (Ouagadougou).
[8] Alain-Joseph Sissao, op. cit.
[9] Michèle Simonsen, Le conte populaire français, coll. « Que sais-je ? », PUF, 1994, p. 16.
[10] Entretien réalisé le 14 juin 2003 à 21h au Palais de sa majesté le Larlé Naaba Tigré, à Ouagadougou .
[11] Gustave Flaubert, Trois contes, Garnier-Flammarion, 1965, p. 7.
[12] Entretien réalisé le 14 /06/2003 à 12h au Palais de sa majesté le Larlé Naaba Tigré, à Ouagadougou.
[13] Jean-Louis Calvet, La tradition orale, coll. « Que sais-je ? », PUF, 1984, p. 11.
[14] Patrice Kouraogo, « Les contes moose dans les médias : enrichissement ou appauvrissement ? Cas des soirées de contes radiophoniques et télévisuelles », Université de Ouagadougou, 2003-2004, p. 62.
[15] « Problèmes d’adaptation du conte », in Victor Bacy (dir.), Tradition orale et nouveaux médias, Actes de la 10ème édition du FESPACO, OCIC / FESPACO, 1989, p 240.
[16] L. Ortells-Franch, « L’arbre à palabre des Mossis du Burkina-Faso », mémoire de Licence, 1998, Université de Brest.
[17] Entretien dans www.voiedescontes.com (dernière consultation en mars 2007).
[18] Ibid.
[19] Birago Diop, Les contes d’Amadou Kouma, par Bernard Mouralis, Bertrand-Lacoste, 1991.
[20] Réponses d’Amadou Hampâté Bâ à deux questions du quotidien ivoirien Fraternité matin en 1972.
[21] Entretien réalisé le 12/08/2003 à 9h30 minutes à domicile (secteur29 de Ouagadougou).
[22] Entretien réalisé le 14/06/2003 à 21h au Palais de sa majesté le Larlé Naaba Tigré, à Ouagadougou.
[23] Entretien réalisé le 20/07/2003 à 13h dans les locaux de Savane FM à Ouagadougou
[24] Tresseurs de cordes, Hatier, 1987, p. 6.
[25] Alain-Joseph Sissao, op. cit.
[26] Mos Solma : essai d’exploitation pédagogique, mémoire de Conseillers pédagogiques itinérants, Ouagadougou, 1976.
[27] Donatien Laurent, Fañch Postic, Pierre Prat, Pierre Mahé (Préf.), Les passeurs de mémoire : la littérature orale en Bretagne, Association du manoir de Kernault, 1996, p. 6.
[28] Geneviève Calame-Griaule, Le renouveau du conte, CNRS, 1991.
[29] Mikel Dufrenne, La personnalité de base. Un concept sociologique, PUF, 1953, p. 73.
[30] Alain Sissao, op. cit.
[31] Koîchiro Matsuura, « Éloge du patrimoine culturel immatériel », Le Monde du 11/09/2002.
[32] Joseph Ki-Zerbo, À quand l’Afrique ? Entretien avec Réné Holenstein, Éditions de l’Aube Poche, 2003, p.185-186.
[33] Koîchiro Matsuura, op. cit.
[34] Alain-Joseph Sissao, op. cit.
[35] Yolande Ziaka, Philippe Ribichon, Christian Soucon, Éducation à l’environnement : 6 propositions pour agir en citoyens, cahier de proposition n01, Édition Charles Léopold Mayer, 2002, p. 94.
[36] Ministère de l’économie et du développement, « Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté », Burkina-Faso, Décembre 2003, p. 3.
[37] Acte constitutif de l’UNESCO, 12/11/1945.
[38] Il n’y a pas de petite querelle. Nouveaux contes de la savane, Stock,1999.
[39] Semou Pathe Gueye, Du bon usage de la démocratie en Afrique, Nouvelles Éditions africaines, Dakar, 2003, p. 128.

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