Conte et enseignement : paroles de conteur·ses – Propos recueillis par Sabine Verhelst

Propos recueillis par Sabine Verhelst, coordinatrice à la Fédération de Conteurs Professionnels 

Quelle place possible pour le conte à l’école ? Pour les conteurs et conteuses de la Fédération des Conteurs Professionnels, le conte est un outil pédagogique essentiel quant à l’apprentissage de la parole publique, du travail de l’imaginaire et d’un vocabulaire plus vaste. C’est aussi un outil qui permet de s’ouvrir à d’autres lieux et d’autres univers. Retour sur deux expériences en milieu scolaire.

Le conte et l’enseignement
Traditionnellement, tout comme le font encore les griots, les contes n’étaient transmis qu’oralement. Ils servaient aussi à enseigner, à transmettre certains savoirs. Ils sont sources de réponses à nos questions. Les histoires ont commencé à être écrites quand tout le monde était capable de lire et écrire.

Le conte a certainement un rôle à jouer dans l’apprentissage de la vie puisqu’il nous envoie des messages souvent subliminaux parfois plus clairs. Le conte nous donne des pistes pour mieux vivre… à nous de les comprendre. Le travail est là.

En ces temps troublés, l’oralité est quelque chose d’essentiel en termes de transmission d’apprentissages. À l’école nous n’utilisons pas assez le spectacle vivant pour aborder des questions philosophiques, politiques, sociales. L’école est en pleine recherche sur le sens même de la pédagogie. C’est dans l’art vivant et dans l’oralité en particulier qu’on peut trouver une réponse et apprendre aux enfants et aussi aux adultes à pouvoir débattre et parler entre eux. Au-delà de l’apprentissage scolaire, c’est un apprentissage de petites questions philosophiques que l’oralité et le conte permettent d’aborder. Dans chaque conte, il y a toujours un thème à partir duquel on peut construire une discussion philosophique, spirituelle … c’est par le débat, la discussion qu’on apprend la vie et surtout à vivre ensemble. C’est un outil remarquable notre voix… l’oralité.

Au niveau de l’apprentissage scolaire, le conte à une place importante à prendre. Le fait de pouvoir parler en public, se tenir, est d’une importance primordiale. Et aujourd’hui ces cours là ne sont plus prévus dans les programmes. Il y a pourtant une réelle demande de la part des enseignants et des élèves à apprendre à parler en public.

Au niveau des compétences, le conte aide à s’exprimer, à travailler le vocabulaire, à connaitre notre patrimoine. Il ouvre sur le monde, sur soi, sur sa région avec les contes locaux. Cela permet de travailler l’imaginaire et de s’écouter soi, sa propre parole intérieure et celle des autres, de travailler ensemble sur des contes collectifs ou via le collectage d’aller à la découverte de son quartier, d’aller à la rencontre des habitants. C’est à cette ouverture que travaillent les conteurs et conteuses en milieu scolaire.

Deux expériences en milieu scolaire :

  • Michel Verbeeck – 25 ans de conte dans les écoles
    Michel Verbeeck est l’élève de Henri Gougaud et il a suivi les cours de l’Ecol Internationale du Conte de Bruxelles entre 2005 et 2007 où il est maintenant formateur depuis 2008. Il propose de nombreux stages dans des écoles en Belgique et en France.

« Mon expérience de conteur dans les écoles a commencé il y a 25 ans. C’était dans une école de Saint-Denis (banlieue parisienne). J’ai commencé avec une autre conteuse, sans aucune expérience pédagogique, avec notre seul amour du conte et l’envie de le transmettre dans les classes. Nous avons appris sur le terrain comment amener les élèves à travailler. C’était vraiment très intéressant car nous nous sommes rendu compte que les spécificités du conteur et du travail sur le conte sont liées à l’oralité. Pouvoir s’exprimer sans avoir un texte appris par cœur mais en travaillant beaucoup plus avec son imaginaire, ses propres images. Cela a été très instructif pour les enseignants qui ont remarqué que certains élèves ayant des difficultés en français parvenaient à s’exprimer et à comprendre le sens des histoires beaucoup plus facilement en travaillant le conte.
Le sens des histoires a aussi une importance pour certains élèves. Je me souviens par exemple d’une jeune fille d’origine africaine, littéralement tombée amoureuse d’un conte de Samouraï. L’apprentissage des armes évoquait quelque chose d’important dans sa vie personnelle. Le conte est intéressant pour travailler l’imaginaire, l’aspect symbolique.
Il apprend aux élèves à s’écouter les uns les autres. Il développe le travail collectif en demandant par exemple aux élèves de raconter une histoire à plusieurs. Le travail de découpage d’une histoire permet de voir comment se répartir la parole, tout en sortant des clichés du théâtre (la petite fille qui veut jouer le rôle de la princesse). Dans le conte, on est tous les personnages et le narrateur. Je poursuis encore aujourd’hui ce travail dans les écoles bruxelloises. Il est toujours très enrichissant pour les élèves, l’enseignant et aussi pour le conteur. »

  • Ludwine Deblon et Roxane Ca’Zorzi et « Le Bestiaire magique »
    C’est il y a 7 ans que Ludwine Deblon et Roxane Ca’Zorzi, par le biais de leur ASBL « De Capes et de Mots », ont débuté « Le Bestiaire magique » dans des écoles de Bruxelles.

Ce projet, mené grâce au soutien de la Commission Communautaire française, s’inscrit dans le cadre de « La Culture a de la Classe », un programme qui vise à créer des partenariats entre écoles et associations culturelles. C’est grâce à cela que le projet est entièrement gratuit pour les classes.

« Nous y avons glissé tout ce dont nous rêvions. Avant tout, nous avions envie d’amener la tradition orale à l’école, pendant le temps scolaire, d’y inviter les histoires et de les laisser partir à la rencontre du public. Ça a l’air simple mais pourtant prendre le temps « juste » pour des histoires, glisser dans la parenthèse de l’instant, être dans la sensation, le plaisir, c’est passer à un autre rythme presque hors-la-loi.

Le projet s’adresse à des enfants de 3ème et 4ème primaire et est mené tout au long de l’année scolaire, au rythme d’un atelier toutes les 3 semaines. Le thème du Bestiaire s’est imposé comme une évidence. Le lien à l’animal est quelque chose qui nous passionne et est à la source de notre travail de conteuses. Le sentiment d’une coupure par rapport aux animaux, à la terre, nous semblait aussi douloureusement présent. Nous avions envie de partager des contes d’animaux, d’inviter à découvrir d’autres visions d’un même animal à travers différentes cultures. Lors d’une même séance, la renarde amoureuse métamorphosée en femme voisinera avec le renard adjuvant d’une variante du Chat Botté et le beau Goupil rusé du Roman de Renart. Chaque séance commence par ce bain de contes. Ensuite, on parle, on échange, on apprend à se connaître.

Quelles sont les histoires qui les ont le plus touchés ?

Qu’est-ce qui les a fait rêver ?

Qu’est-ce qui leur a fait peur ?

Et surtout, qu’est-ce qu’ils ont envie de raconter ?

Pour nourrir les images, pour partir à la rencontre des animaux abordés, nous emmenons les enfants au Musée des Sciences naturelles et à une visite d’un site naturel avec un guide ornithologue. Histoire de regarder les nids se balancer dans les arbres, d’entendre le coassement des grenouilles, de tâter du doigt l’empreinte d’un renard dans la boue, de humer son parfum musqué et de sentir le vent dans nos cheveux.

Le projet s’adresse à 6 classes dans 3 écoles de Bruxelles. Chaque classe est jumelée à une autre et la rencontre à divers moments de l’année. Les écoles sont situées dans des quartiers très différents de la ville, très contrastés ; certaines sont des écoles à pédagogie active, d’autres bénéficient du soutien accordé aux établissements en discrimination positive. Au printemps, chaque classe offre à sa classe partenaire une promenade contée dans son quartier, sur base des histoires qu’elle a entendues. Et comme les histoires racontées diffèrent d’une école à l’autre, aucune promenade ne sera pareille à une autre. L’idée est d’être dans le partage d’un moment de plaisir, autour de contes que l’on a aimés et qu’on a envie de faire découvrir à son tour, en étant disponible à ce qui se passe autour de soi. Chaque enseignant accueillant le Bestiaire au sein de la classe peut aussi, partant des animaux mis à l’honneur, enrichir le projet en tissant des liens avec d’autres matières : poteries, jeu de société sur les cris des animaux, peintures, visites… À part la promenade, moment offert par des enfants à d’autres enfants, il n’y a pas de finalité purement scolaire, même si énormément de compétences sont mises en jeu, entre autres la confiance en soi. Le Bestiaire magique souhaite rester une brèche hors du temps, une ouverture à soi et au monde ».

Sabine Verhelst, coordinatrice, avec la participation des conteurs de la Fédération de Conteurs Professionnels : Christian Schaubroeck, Sophie Clerfayt, Benoît Morren, Isabelle Prévost, Michel Verbeeck, Roxane Ca’Zorzi et Ludwine Deblon

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Dessin : © Annick Blavier

 

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