Actualité de la littérature orale – Jean-Loïc Le Quellec

Jean-Loïc Le Quellec, anthropologue

Jean-Loïc Le Quellec nous livre un éclairage scientifique qui revient sur la trajectoire historique et conceptuelle de l’expression « littérature orale » dont le conte fait partie. L’analyse complète l’entretien réalisé avec Bernadette Bricout sur la part orale de la littérature et des déplacements que cela provoque. Le Quellec montre que la catégorisation scientifique de ce qui semble être un oxymore soulève les dynamismes et tensions à l’œuvre entre une littérature qui aurait acquis ses lettres de noblesse et des pratiques orales. Pour l’auteur, l’expression « littérature orale » intègre une « littérature qui se crée à mesure qu’elle se dit ». C’est par la vitalité de ces pratiques que peuvent se développer de nouvelles formes linguistiques et littéraires.

L’expression « littérature orale » apparait au XIXe siècle sous la plume d’Alexandre Moreau de Jonnès, qui écrit que « La population supplée aux livres qui lui manquent, ou à la faculté de les lire, par des traditions sans nombre, transmises de génération en génération ». Pour lui, « cette littérature orale et traditionnelle ne peut sans doute être comparée à la littérature classique du grand siècle de Louis XIV ; mais il faut reconnaitre pourtant qu’elle a l’avantage d’être nationale et populaire » (Moreau de Jonnès 1834, p. 304).

En 1855, Frédéric de Rougemont faisait de cette matière une étape (primitive, mais pas trop !) de l’évolution culturelle de l’humanité : « Si nous cherchons à rendre compte de la forme de cette littérature orale du monde primitif, qui s’interpose entre la création de la langue et celle des mythologies, nous reconnaitrons bientôt que l’esprit humain y est resté fidèle à son double procédé d’analogie et d’abstraction, de métaphore et de personnification. » (de Rougemont 1855, p. 21)

En 1858, George Sand reprit l’expression dans l’introduction à son recueil de Légendes rustiques : « On ne saurait trop avertir les faiseurs de recherches que les versions d’une même légende sont innombrables, et que chaque clocher, chaque famille, chaque chaumière a la sienne. C’est le propre de la littérature orale que cette diversité. La poésie rustique, comme la musique, compte autant d’arrangeurs que d’individus. » (Sand 1858, p. VI)

François-Marie Luzel, qui recueillit en Trégor quantité de chants, contes et légendes, utilisa à son tour cette notion pour introduire ses « Contes et Récits populaires des Bretons armoricains » : « La littérature orale et traditionnelle des Bretons armoricains se divise en deux grandes branches : la poésie, qui comprend les chants populaires de toute nature, et la prose, qui comprend les contes, les récits, les superstitions. C’est ainsi que les peuples scandinaves ont les sagas, à côté des eddas, et les Orientaux, les contes des Mille et Une nuits, à côté des grands poèmes indiens et persans. » (Luzel 1869, p. 103)

L’expression passe dans l’usage commun quand le folkloriste Paul Sébillot publie en 1881 sa Littérature orale de Haute-Bretagne, recueil dans lequel il la fait synonyme de « littérature parlée » (Sébillot 1881). Cet usage se généralise ensuite rapidement, et apparait régulièrement dans le titre des recueils de contes, légendes, proverbes et chansons : en 1882, Aimé Constantin publie sa Littérature orale de la Savoie, et l’année suivante c’est au tour de Jean-François Bonaventure Fleury avec sa Littérature orale de la Basse-Normandie, et d’Henri Carnoy avec sa Littérature orale de Picardie, plusieurs de ces ouvrages étant parus au sein d’une collection elle-même intitulée Les littératures populaires de toutes les nations (Constantin 1882, Carnoy 1883, Fleury 1883).

Pierre-Jean Rousselot, fondateur de la phonétique expérimentale, donnera bientôt une définition de ce champ d’étude, assortie de recommandations à l’intention des futurs auteur·rices de recueils : « La littérature orale […] se compose de proverbes, de dictons de devinettes, des traits d’histoire locale, de contes, de chansons. Toutes ces petites pièces, sauf les contes et les récits en général, ont une forme déterminée qui est conservée dans toutes les mémoires. Il est facile de les recueillir, car on peut se les faire dicter. La forme des contes dépend de l’inspiration du narrateur ; elle a quelque chose de spontané et de personnel qui en fait le charme et l’intérêt, mais qui la rend bien difficile à saisir. Voici un moyen qui m’a souvent réussi : on écoute le récit sans interrompre, attrapant au vol ce que l’on peut. On complète la rédaction de mémoire. Puis on fait répéter. Il est rare que la seconde narration vaille la première, mais elle permet de combler des lacunes, de lever des doutes. S’il reste après cela quelques difficultés, on obtient sans peine les éclaircissements nécessaires. La rédaction des contes et des récits présente un double danger: celui d’y mêler du sien, si l’on compte trop sur sa mémoire, et celui de paralyser le narrateur, si l’on veut le contraindre à dicter. » (Rousselot 1887, p. 21)

La littérature orale, c’est donc ce qu’on appelle aussi le « folklore narratif », c’est-à-dire, essentiellement, les mythes, contes et légendes, mais aussi beaucoup d’autres types de narrations, comme les chansons, les sagas et les épopées. La notion intègre également des « formes brèves » comme les surnoms ou « blasons populaires », les dictons et proverbes, ou encore les wellérismes, qui sont des citations imaginaires (par exemple : « ‟Voyons voir” – disait l’aveugle ! »).

Bien qu’en perte de vitesse depuis le milieu des années 1990, l’expression est toujours utilisée, malgré son apparence contradictoire. Elle comporte l’idée de lettres et d’écriture, tout en désignant des pratiques orales ; c’est donc un oxymore, c’est-à-dire une apparente contradiction dans les termes, comme « nuit blanche » ou « silence assourdissant ». Mais en rapprochant des contraires, les oxymores autorisent un autre regard sur le monde. Il en résulte que plaindre les pauvres riches n’est pas du tout stupide, et que des expressions consacrées peuvent être entendues autrement que selon l’usage courant : « génie militaire », « intelligence économique » ou « développement durable », compris comme des oxymores, font réfléchir (Chiron 2006). L’oxymore, donc, nous éclaire, mais à la façon des rais du soleil noir de la mélancolie ou de l’obscure clarté qui, depuis Corneille, continue de tomber des étoiles.

Plusieurs autres formules ont été proposées pour remplacer « littérature orale », notamment par le linguiste Claude Hagège, qui a repris l’expression de « style oral » qu’utilisait Marcel Jousse dans un ouvrage bien oublié aujourd’hui. Hagège rappelle qu’à sa parution, le livre de Jousse eut l’effet d’une bombe en révélant au monde universitaire et littéraire l’existence de lois régissant la parole rituellement proférée (Jousse 1925). Cet épisode a inspiré à Claude Hagège le commentaire suivant : « Le style oral est un véritable genre littéraire. Il s’agit d’une tradition culturelle qui parait apporter une justification à la création d’un terme, orature, lequel deviendrait symétrique de celui d’écriture, entendue comme littérature (souvent à l’exclusion de la tradition orale, certes tout aussi littéraire elle-même, au sens où elle conserve les monuments d’une culture, mais ne laissant pas de trace matérielle). » (Hagège 1985, p. 84)

Or ce terme, « orature », de la même famille qu’« orateur » n’avait nullement à être créé, puisqu’il existait déjà depuis plusieurs siècles. Le poète André de la Vigne l’utilisait par exemple au tout début du XVIe :

Frères en vous je conjecture
Et à mon semblant puys conclure
Que vous prenez par adventure
Pour la cause que je procure
Selon ma petite orature
(de la Vigne 1507)

En 1504, le rhétoriqueur poitevin Jehan Bouchet écrivait même que l’orature est nécessaire à la poésie : « Poeterie est une science particulière qui suyt art de mesure et de orature. » (Bouchet 1522, f. 43)

On lit parfois qu’un synonyme d’orature serait « oraliture », alors que ce néologisme fut créé par Philippe Gardy pour désigner le leurre que peut constituer l’écriture des « textes » de folklore narratif. En effet, les règles et conventions de l’écriture diffèrent de celles des textes oraux, et le passage de l’oral à l’écrit peut relever de motivations tout autres que la simple mise à disposition, auprès des lecteurs et lectrices, de documents plus ou moins fidèlement transcrits ; par exemple en répondant au désir d’imiter les modèles dominants (Gardy 1987).

La littérature orale se différencie essentiellement de la littérature écrite par le fait qu’elle se compose d’œuvres anonymes composées et « publiées » oralement sous forme d’innombrables variantes dont aucune ne peut être privilégiée comme plus « authentique » qu’une autre, et dont les formes externes et internes sont régies « par des lois bien plus rigides, nettes, stables et cristallines que le domaine plus compliqué de la création littéraire individuelle » (Jakobson 1984, p. 83). Ce sont ces règles qu’Ariane de Félice avait étudiées en 1957 dans sa thèse de doctorat où, plutôt que de littérature orale, elle préférait parler d’un « art verbal traditionnel » (de Félice 1957). Et ce sont ces mêmes règles qui, pour une bonne part, ont permis de classer le folklore narratif en une multitude de « types » et de « motifs », dans des catalogues permettant de s’orienter dans « la forêt des contes ».

En privilégiant l’écrit, l’école a oublié que la bouche mâchante (du latin bucca) et la bouche parlante (latin os, oris) ne sont qu’un seul et même organe, ce qu’avait pourtant rappelé l’enseignement oral-aural de Marcel Jousse, initié à partir de ses souvenirs d’enfance au milieu des paysans sarthois, développé dans ses conférences à la Sorbonne et résumé dans un livre bellement nommé La Manducation de la parole (Jousse 1975).

Reconnaitre dès l’école l’existence de ces règles et de leurs potentialités créatives aiderait à résoudre les problèmes posés par la distinction qu’établit le sociologue Bernard Lahire entre le rapport « scriptural-scolaire » et le rapport « oral-pratique » au langage. « On sait, écrit-il, que dans des univers sociaux à faible objectivation où le savoir n’est pas séparé des pratiques sociales, mais se transmet au sein de la pratique, par mimesis, les individus sont pris dans le langage et sont sans prise sur lui. » C’est pourquoi « les comportements des élèves les plus faibles scolairement sont les comportements de celles et ceux qui ne parviennent pas à prendre le langage comme un objet étudiable » (Lahire 2008, p. 57).

Une approche ludique de la littérature orale, où foisonnent chaines verbales, clichés formulaires, alternances, inversions, couples d’oppositions, séries énumératives et reprises cumulatives, élargissements progressifs et concaténations, entre autres techniques verbales, serait autrement plus efficace que l’acquisition laborieuse des recettes de la rhétorique classique, telle qu’on veut actuellement la promouvoir pour « réussir » au « grand oral » que le ministre de l’Éducation nationale a voulu inscrire au programme du baccalauréat (Le Quellec 2018).

Certes, les conteurs et conteuses qu’interrogeaient George Sand, Paul Sébillot et François-Marie Luzel ont bel et bien disparu, mais leur héritage est à rechercher tant du côté de ce que l’on a dénommé « néocontage » que chez les artistes du slam et de la littératube (qui s’autopublient sur Youtube). C’est là que peut se découvrir la vitalité actuelle d’une littérature qui se crée à mesure qu’elle se dit, autrement dit, d’une littérature orale.

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Bibliographie

Bouchet Jehan 1522. Les Regnars traversant les perilleuses Voyes des folles fiances du monde. Paris: Philippe Le Noir, 260 p.
Carnoy Henri 1883. Littérature orale de la Picardie. Paris: Maisonneuve et Larose, viii-381 p.
Chiron Pierre 2006. «Archéologie de l’oxymore.» Pallas 72: 243-260.
Constantin Aimé 1882. Littérature orale de la Savoie: proverbes, devinettes, contes, etc. Annecy: J. Dépollier et Cie, 32 p.
de Felice Ariane 1957. Essai sur quelques techniques de l’art verbal traditionnel. Paris: Thèse d’état (tapuscrit), Bibliothèque de la Sorbonne, cote W 1957 (33) 4°, 842 p.
de la Vigne André 1507. La Louenge des Roys de France. Paris: Eustace de Brie, [72] p.
de Rougemont Frédéric 1855. Le peuple primitif : sa religion, son histoire et sa civilisation. Première partie: Religion. Dogmes, symboles, mythes et rites du peuple primitif, déduits de ceux des peuples païens, ou essai de mythologie comparée et clef du langage symbolique. Paris: Joël Cherbuliez, xxx-556 p.
Fleury Jean-François Bonaventure 1883. Littérature orale de la Basse-Normandie (Hague et Val-de-Saire). Paris: Maisonneuve et Larose, x-396 p.
Gardy Philippe 1987. «Tradition orale et passage à l’écriture: l’obsession de l’oralité.» Kalevala et traditions orales du monde, Paris: Éditions du CNRS, p. 511-522.
Hagège Claude 1985. L’Homme de paroles: contribution linguistique aux sciences humaines. Paris: Fayard (Le Temps des Sciences), 406 p.
Jakobson Roman Osipović 1984. Une vie dans le langage. Autoportrait d’un savant (traduit de l’anglais par Pascal Boyer, préface de Tzvetan Todorov). Paris: Minuit, 168 p.
Jousse Marcel 1925. Études de psychologie linguistique. Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs. Paris: Gabriel Beauchesne (Archives de philosophie, 2.4), 248 p.
Jousse Marcel 1975. La Manducation de la parole (préface du Dr. Joseph Morlaâs). Paris: Gallimard (L’Anthropologie du geste, 2), 287 p.
Lahire Bernard 2008. Raison scolaire. École et pratiques d’écriture, entre savoir et pouvoir. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 186 p.
Le Quellec Jean-Loïc 2018. «Une rhétorique peut en cacher une autre.» In: Christian Baudelot, Fanny Bugeja-Bloch, Marie-Paule Couto, Corinne Davault, Pulchérie Gadmer, Raphaël Giromini, Nicolas Jounin, Anaïs Leblon, Jean-Loïc Le Quellec, Christophe Prochasson, & Catherine Robert, L’École poursuit l’enquête (oLo — Carnet 6), Paris: L’Anthropologie pour Tous, p. 71-74.
Luzel François Marie 1869. «Contes et Récits populaires des Bretons Armoricains.» Revue de Bretagne et de Vendée 25: 103-108.
Moreau de Jonnès Alexandre 1834. Statistique de l’Espagne: Territoire, population, agriculture, industrie, commerce, navigation, colonies, finances. Imprimerie de Cosson, viii-318 p.
Rousselot Pierre-Jean 1887. Introduction à l’étude des patois. Bruxelles: Th. Lesigne (Revue des Patois Gallo-Romans), 1-22 p.
Sand George 1858. Légendes rustiques. Dessins de Maurice Sand. Paris: A. Morel et Cie, vi-48 p.
Sébillot Paul 1881. Littérature orale de la Haute-Bretagne. Paris: Maisonneuve et Cie, xii-235 p.

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Dessin : © Annick Blavier

 

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