À propos de la place des conteurs et des conteuses dans la société – Entretien avec Patrick Amedegnato

Patrick Amedegnato, conteur

Au Togo, on ne nait pas conteur ou conteuse, on le devient comme on devient comédien ou comédienne. Avec les développement technologique la tradition de l’art du conte s’est peu à peu perdue. Pour faire face à cette perte, on assiste à une professionnalisation de la fonction de conteur à travers la mise en place de formations organisées par La Maison de l’Oralité à Gabité. Patrick Amedegnato revient sur cette évolution et sur les institutions présentes au Togo.

Quelles figures sont emblématiques de la transmission orale au Togo ?
Au Togo, le conte était une distraction ordinaire. Les soirs, surtout dans les villages, les familles se rassemblaient autour du feu ou au clair de lune pour écouter ou raconter des histoires. C’était une marque de sagesse que d’avoir, en tant que père de famille, beaucoup d’histoires à raconter. « Cette histoire, je la tiens de mon père et lui aussi la tient de son père… », aime-t-on à dire. Mais avec le développement technologique, cette tradition s’est presque perdue. Il y a encore nonobstant, dans les villages, des contes qui sont conservés par, le plus souvent, des personnes âgées.

Aujourd’hui, l’oralité a pris une nouvelle forme et s’est de plus en plus professionnalisée. Pour être conteur ou conteuse professionnel·le, il faut être formé·e sur de nouvelles techniques de l’art oratoire qui sont presque universelles. Nous pouvons citer, entre autres figures de cette nouvelle forme de conte, au Togo : Béno Alouwassio Sanvee, Corneille Akpovi, Atavi-G Amedegnato, Rogo Fiangor (en France), Marcel Djondo (en France), Allassane Sidibé (directeur fondateur de « Gabité », la maison de l’oralité), Roger Attikpo, …

Quelle est la place des conteurs et conteuses dans la société togolaise aujourd’hui ?
Au Togo, on ne nait pas conteur ou conteuse. On le devient à volonté, par passion. Cette passion conduit d’abord à l’observation des ainé·es puis à la formation. Les modules de formation portent généralement sur l’écoute, la prise de parole en public, le rythme, l’appropriation, la construction…, et aussi le patrimoine. La place des conteurs et conteuses dans la société togolaise aujourd’hui n’est pas si différente de celle qu’occupent les comédien·nes. Il y a juste que le conteur ou la conteuse continue de transmettre des valeurs ancestrales à la société actuelle à travers les adages, les chants, les devinettes. Il·elle fait le lien entre hier et aujourd’hui. Son rôle est social.

Comment les conteurs et conteuses constituent-il·elles leur répertoire ? Collecte, recherches, inventions collectives ou personnelles…
Le répertoire est constitué à travers tous ces moyens cités. Certains conteurs et certaines conteuses organisent des séances d’échange et de partage à travers les villages pour la collecte. D’autres font des recherches dans les livres de contes disposés dans les librairies et bibliothèques ainsi que dans les Centres de Lecture et d’Animation Culturelle installés dans les grandes villes du Togo. D’autres encore, à travers des histoires vécues ou imaginées, inventent les contes. Ces inventions se font individuellement ou parfois collectivement et se présentent souvent, pour ce dernier cas, sous la forme de « contes théâtralisés ».

Pouvez-vous dire quelques mots de la Maison de l’Oralité ? Pourquoi un lieu dédié aux « arts de la parole » était-il nécessaire ? Quelles sont ses missions ?
La Maison de l’Oralité (Gabité) est une structure de recherche artistique, de documentation et de formation dans le domaine des arts de l’oralité. Il sert aussi de cadre expérimental et de résidence de travail pour les artistes de tout genre, venu·es du Togo et d’ailleurs. Ce cadre a été créé dans le but de sauvegarder ce patrimoine immatériel qu’est la tradition orale. Cela est d’autant plus nécessaire que dans les familles cette tradition a presque disparu. Ils sont nombreux, les jeunes qui n’en ont aucune notion. La Maison de l’Oralité, à travers la documentation et la formation, pense conserver et promouvoir cet art.

Elle dispose d’une équipe dynamique de conteur·ses et initie des projets tels que :

  • Mémoire des lieux, un projet de médiation culturelle qui vise à positionner le conteur ou la conteuse comme véritable médiateur·rice qui crée un pont entre le milieu culturel local et le public au niveau communautaire et national, mettant ainsi le conte au service de la valorisation du patrimoine local et du développement durable.
  • Passerelle, un programme qui consiste à accueillir chaque année un ou une artiste conteur·se international·se porteur·se d’un projet à développer en collaboration avec des artistes togolais·es. Ceci pour permettre un brassage culturel entre diverses nations, divers peuples.
  • Misséglilo est un festival international de conte qui se tient annuellement.

La maison de l’oralité organise aussi des « balades contées », une forme de spectacle en itinérance.

Quel public rencontrent les conteurs et conteuses togolais·es ? Est-ce que ces publics évoluent ?
Un public de tous âges et de tous les rangs sociaux. Il y a des spectacles pour enfants, pour jeunes, pour personnes âgées et aussi des spectacles tout public. Les conteur·ses interviennent dans les écoles, dans les centres d’animation culturelle, dans les prisons, lors des événements sociaux et même en intermède lors des conférences. Il y a aussi des festivals qui se déroulent dans les centres culturels et dans les lieux publics.

Ces publics évoluent. Il y a d’abord le public familial qui existait et le grand public que nous avons aujourd’hui. Il faut aussi noter que le conte professionnel a rencontré au départ un public pas très ouvert. Mais aujourd’hui les conteurs et conteuses sont de plus en plus accepté·es. Il·elles sont même invité·es à conter lors de grandes rencontres (conférences, colloques) en intermède.

En tant que conteur·ses, notre rôle n’est pas seulement d’assumer la transmission. Nous contribuons aussi et surtout à la construction de la jeunesse, à travers le contenu des histoires, bien sûr, mais aussi à travers les formations que nous donnons aux jeunes intéressé·es. Nous pensons que ces formations peuvent les aider à prendre la parole en public et à exprimer clairement leurs pensées sans pression ni jugement. 

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Fragment de dessin : © Annick Blavier

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