« On a gagné le campement » – Des formes de la halte aux régimes de négociation de la présence voyageuse – Gaëlla Loiseau

Gaëlla Loiseau, docteure en sociologie

Que se passe-t-il lorsque des gens du voyage s’installent quelque part ? Comment sont-ils accueillis, perçus ? Dans la logique du campement – ou de l’encampement –, qu’est-ce qui se joue, se négocie dans ces formes de haltes ? En s’appuyant sur son important travail sur la question, Gaëlla Loiseau propose d’abord un décodage du campement voyageur et montre ensuite les enjeux de contrôle qui se nouent dans ces contextes. Pour la sociologue, faire halte, c’est avant tout « gagner de l’espace de vie dans un contexte d’incertitude ».

La création d’un campement tient à la mobilisation de corps habitant temporairement un espace non dédié à cet effet. L’encampement est la tendance contemporaine à planifier la circulation de ces corps considérés avant tout comme étrangers1 pour faire en sorte qu’ils n’habitent pas et qu’ils résident dans des espaces structurés en vue de leur « remise en circulation »2.

Les corps qui campent ensemble forment un groupe pris dans une logique paradoxale en ce qu’il est enrôlé à la fois dans un mouvement de « passage » (circulation) et de « blocage » (résistance). C’est ce que nous proposons d’analyser à partir de l’emploi du concept d’odologie qui trouve son fondement dans la racine grecque « odos » renvoyant non seulement au chemin (ὁδός) mais également au seuil (ὀδός). Au-delà de l’idée de science des chemins et cheminements qu’elle recouvre, l’odologie permet d’étudier la manière dont les acteur·rices mobiles progressent et manœuvrent au sein d’un environnement hostile ou contraignant pour gagner de l’espace de vie. Qu’il·elles soient enrôlé·es dans une logique de campement ou d’encampement, les acteur·rices en circulation doivent toujours trouver les moyens de « se faire une place » et tou·tes ont à composer avec le risque d’expulsion qui plane sur toute forme de campement. Faire halte, encamper, c’est gagner de l’espace de vie dans un contexte d’incertitude.

« Ouvrir une place » lorsqu’on est gens du voyage nécessite à la fois d’être en mesure de franchir un seuil mais également de « se maintenir » sur place pour une durée variable et incertaine. Préserver sa dignité tient alors à la capacité des voyageur·ses à conserver le contrôle de la temporalité du séjour. Les caravanes, les véhicules tracteurs accompagnent ces corps librement installés et forment une coalition d’acteur·rices humain·es et matériel·les susceptible de faire rempart au risque toujours imminent d’être délogé.

Cette dimension matérielle du campement joue donc un rôle déterminant dans cette odologie ; cette capacité des acteur·rices à « passer » mais aussi à « rester », soit à bloquer toute autre forme d’investissement de l’espace occupé le temps de la halte. De telle sorte que faire cesser le campement consiste bien souvent pour les autorités publiques à porter atteinte aux effets (habitats, ustensiles dédiés aux raccordements, véhicules et biens personnels…) des occupant·es.

Nous proposons dans cet article quelques éléments de compréhension et de décodage des formes de halte pratiquées par les gens du voyage. Nous verrons ensuite quels sont les gains (ou pertes) en jeu lorsqu’ils négocient leur présence dans un contexte de campement ou d’encampement.

Décrypter le campement voyageur
Le mode de vie des gens du voyage repose sur une « anomalie » dans un système fondé sur la propriété privée. Dès lors qu’ils cessent de circuler, ils deviennent visibles et, en même temps qu’ils restent des « voyageur·ses » voué·es à disparaitre du paysage, leur présence redouble de pesanteur aux yeux des sédentaires. Ils sont alors contraints à sans cesse devoir évaluer le poids de leur présence, tendant parfois à planifier des stratégies de délestage afin de se réhabiliter en tant qu’humain·es.

Dans la coalition opérante entre les corps et les caravanes des voyageur·ses, ce sont les caravanes qui, en termes de visibilité, prennent le dessus sur les individus qui les manipulent et les habitent. Cette première remarque conduit à considérer que non seulement la forme du campement tient à l’agencement des caravanes dans l’espace, mais qui plus est que c’est l’objet caravane qui « fait » le campement à tel point qu’il devient un indicateur « scalaire » de la présence voyageuse3. À savoir qu’une caravane vaut « présence » de « tou·tes les voyageur·ses » lesquel·les ne sont jamais identifié·es en tant qu’individus dissociés du groupe qui fait campement. Pour schématiser, un convoi, qu’il soit constitué d’un seul ou d’une cinquantaine d’attelages, engendre une réaction du type « ils sont là » : quelle que soit l’échelle, la présence voyageuse est identifiée en termes d’invasion.

Ensuite, cet agencement entre humain·es et caravanes est codifié d’une manière plus ou moins explicite pour permettre la circulation des corps voyageurs et une relative porosité aux corps non voyageurs. Le travail de la « porosité » du campement, qu’il soit réalisé par les voyageur·ses eux-mêmes dans un contexte de halte sauvage ou par les gestionnaires sur les aires d’accueil, relèvent du « pouvoir pastoral » qui, selon Michel Foucault, s’exerce sur « une multiplicité en mouvement »4. Les enjeux associés à la « porosité » du campement ont trait à la réhabilitation de la présence voyageuse dans l’espace public. Ce travail s’opère donc aussi bien par des logiques d’institutionnalisation du campement5 que de standardisation des membres autorisé·es à y prendre part. Le mouvement de conversion des Tsiganes au pentecôtisme à l’issue de la Seconde Guerre mondiale6 a amplement contribué à façonner un format et une esthétique du campement voyageur « transparent ».

Le mode de vie des gens du voyage repose sur une « anomalie » dans un système fondé sur la propriété privée. Dès lors qu’ils cessent de circuler, ils deviennent visibles et, en même temps qu’ils restent des « voyageur·ses » voué·es à disparaitre du paysage, leur présence redouble de pesanteur aux yeux des sédentaires.

Plus le campement est explicitement « ouvert » ou « poreux », plus il est calibré pour « circuler » ; c’est-à-dire que sa présence ne repose pas simplement sur les corps qui le constituent mais aussi sur les corps sociaux et institutionnels qui l’entourent. En cela, la blancheur7 des campements voyageurs a vocation à « alléger » le poids de la présence des gens du voyage en ce qu’elle tend à abstraire les corps8 dans l’agencement même du campement. Celui-ci n’apparait plus que comme une collection d’objets, en l’occurrence de caravanes, d’autant plus rétractables que le contraste avec l’environnement – opéré par la blancheur – est saisissant. La blancheur devient ainsi un outil de distinction non seulement du milieu environnant mais également des autres voyageur·ses appelé·es « les locaux » qui, elles·eux, semblent dès lors littéralement enraciné·es dans le milieu où il·elles ont établi une autre forme de campement misant sur l’accentuation du poids de leur présence en ce lieu, ceci même afin de contrer les logiques de suspension de leur présence mises en œuvre par les élu·es locaux·ales (préemption de terrains, refus de raccordements à l’eau et à l’électricité ou de ramassage des ordures ménagères, interdiction de scolarisation ou d’exercice du droit de vote…).

À tel point qu’il devient possible de considérer que le campement « transparent » tel qu’il a été élaboré par les évangélistes sous la forme des « grands passages »9 est un format de halte par lequel la présence voyageuse est rendue fiable aux yeux des pouvoirs publics et donc « viable » pour les gens du voyage. Profilée par les voyageur·ses elles·eux-mêmes en un « bien fictif »10, cette présence est annoncée par voie de courriers adressés aux collectivités par les responsables voyageurs et fait l’objet d’une attention publique intense (textes de loi, réunions publiques, articles de presse…). Au point qu’il devient possible à ces voyageur·ses ultra-visibilisé·es et non moins indésirables de s’en remettre aux autorités publiques pour organiser la répartition de la charge de leur propre présence entre les responsables du campement et les pouvoirs publics imputables de l’accueil des gens du voyage.

Plus le campement est officialisé, plus il est « ouvert » et comporte une connotation d’espace « public » par lequel la présence voyageuse est mise en commun, et profilée pour « circuler de main en main »11. Mais ce type de campement suppose que ce sont précisément les voyageur·ses qui « ont la main » pour entamer les négociations et les discussions.

Ainsi, un autre type de campement se situe à l’autre bout de la chaine de l’encampement : c’est celui où les pouvoirs publics tentent de « reprendre » le contrôle de la gouvernance de leur territoire en s’équipant d’une aire d’accueil vers laquelle ils peuvent orienter les groupes qui s’installent sur leur territoire. Le campement devient alors l’espace dédié aux gens du voyage et procède d’une logique de ghettoïsation à laquelle les voyageur·ses tentent le plus souvent d’échapper ou avec laquelle il·elles apprennent tant bien que mal à composer. Les aires d’accueil sont façonnées selon un modèle architectural standardisé qui procède de la logique de la fermeture. À savoir que pour y avoir accès, les voyageur·ses doivent s’acquitter de droits de place et d’un provisionnement en eau et électricité par prépaiement. Sur ces formes d’encampements institués que sont les aires d’accueil, ce sont les gestionnaires qui sont en position de lever ces dispositifs biométriques12 de contrôle de la présence voyageuse. Bien souvent, sur les aires d’accueil, ces agent·es de gestion « prennent sur elles·eux » pour que le campement puisse regagner en « ouverture » et en élasticité. Il·elles délaissent les barrières d’accès qu’il·elles laissent ouvertes, tolèrent des formes de passages dans les clôtures, suspendent le dispositif informatique de coupure automatique des fluides (eau et électricité), etc. En définitive, pour comprendre le fonctionnement d’un campement il faut interroger la manière dont le « travail » de sa porosité est organisé par les acteur·rices qui en assurent la gouvernance.

Gagner le campement
Certains campements semblent s’être refermés. Et cette fermeture est différente de la précédente en ce qu’elle tient de la volonté des occupant·es. Ces dernier·ères misent alors sur l’effacement de la dimension scalaire de la présence voyageuse pour gagner en légitimité à l’échelle du territoire où il·elles vivent. Les caravanes ont perdu leurs roues ou ne s’apparentent plus qu’à un signe d’appartenance au monde du voyage, les bâtiments de l’aire d’accueil ont été transformés en baraquements, etc. Tout, dans l’organisation de l’espace, se prête à l’équivoque de sorte que ces campements s’extraient de la logique de l’omniprésence voyageuse produite par la dimension scalaire. Sommes-nous sur un chantier, dans un terrain de camping, une aire des gens du voyage ou un terrain vague ? Rien ne permet, à vue d’œil, de privilégier une option plutôt qu’une autre. Parfois même les avis divergent entre la conception qu’ont du lieu les occupant·es elles·eux-mêmes (qui se disent « chez elles·eux ») et les pouvoirs publics (qui prétendent disposer d’une « aire » pour les gens du voyage ou pâtir d’un bidonville). Pour savoir où l’on est sur ce type de campement, il faut s’entretenir avec les personnes qui l’habitent. On entre alors « chez les Untel » bien plus que sur un « camp » de gens du voyage sans pour autant que les occupant·es ne renoncent à négocier leur présence à partir du cadre légal de l’accueil des gens du voyage. Ainsi, même après plusieurs générations d’occupation du lieu, c’est encore parce que la commune ne dispose pas d’une aire d’accueil qu’il·elles sont en position de « rester ».

Certes ces campements ont, en apparence du moins, perdu de leur dynamique circulatoire. Celle-ci n’est plus calibrée à partir d’une notion de répartition du poids de la présence voyageuse, celle-là même qui conduit les responsables des groupes de grands passages à négocier des durées courtes pour gagner, où qu’ils soient, en confort et qualité d’accueil. Disons que la circulation s’opère en son sein sans aucune forme de comptabilité (du temps, du nombre de caravanes, du nombre de familles…) et semble bien plus soumise aux aléas. Ainsi, parfois c’est parce qu’un précédent campement a été inondé ou détruit par un incendie que les occupant·es se retrouvent en position de renégocier des conditions décentes d’encampement. Il·elles redeviennent « visibles » en tant qu’habitant·es des marges du territoire. Fragilisé·es lors de ces mises en visibilité, ces voyageur·ses paraissent le plus souvent démuni·es et interpellent les autorités publiques non pas à partir d’une compression de leur présence, mais au contraire en se réhabilitant de part leur longévité sur le territoire. Ces campements refermés sur eux ont été progressivement « gagnés » dans le cadre de luttes micro-politiques et demeurent exposés aux risques. Ils peuvent être des espaces « faute de mieux », des espaces ultimes où la place des quelques voyageur·ses « d’ici » reste négociable. Ces voyageur·ses-là ont été les premier·ères à exploiter la déchetterie sur laquelle il·elles vivent, leurs parents ont travaillé dans cette usine aujourd’hui désaffectée qu’il·elles occupent, il·elles ont été installé·es ici par la mairie, le père du patriarche avait acheté ce terrain non constructible : tou·tes ont une histoire à revendiquer avec le lieu où il·elles vivent.

Ainsi, gagner un campement peut aussi consister à gagner au fil des années une forme de tolérance quant au fait de vivre en caravane sur un terrain non constructible dont on est propriétaire. Nombre de voyageur·ses toutefois dédaignent se rendre sur des terrains dont il·elles sont propriétaires par crainte d’être identifié·es par les pouvoirs locaux en tant que gens du voyage et de se voir refuser l’accès ou les raccordements. Il·elles auront plus de facilités à négocier un accès à l’eau et à l’électricité sur l’espace public que sur leurs propres terrains. Où qu’il·elles soient, il·elles se trouvent exposé·es à une forme d’illégalisme qui conduit à parler de situation de double bind (double contrainte) les concernant.

« Gagner le campement » pour ces voyageur·ses revient alors à s’extirper de cette douloureuse situation selon laquelle il leur est impossible d’être appréhendé autrement qu’en tant que « hors la loi »13. C’est donc par une forme de « mise à prix » de leur présence qu’il·elles parviennent à se réhabiliter, soit en élaborant une sorte d’immunisation par des techniques de délestage du poids de leur illégalisme, soit en poursuivant des lignes de fuite14 par lesquelles cette présence puisse devenir un argument de poids dans la négociation de leur autorité sur les lieux. ♦


1 Michel Agier, L’étranger qui vient. Repenser l’hospitalité, Seuil, 2018, p. 120-123.
2 Marc Bernardot, « Remettre les pauvres en mouvement. Enclosures, invisibilisations et émancipations » in Grégoire Cousin, Gaëlla Loiseau (et al.), in Actualité de l’Habitat Temporaire. De l’habitat rêvé à l’habitat contraint, Terra-HN éditions, 2016.
3 Sur la notion de dimension scalaire, lire aussi Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde, Les empêcheurs de penser en rond/La découverte, 2017.
4 Michel Foucault décrit ainsi un modèle de pouvoir caractérisé par la relation entre un guide-berger humain et un peuple ou une population.Voir Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978, Gallimard/Seuil, 2004, p. 129.
5 Gaëlla Loiseau, « Les grands passages. Une forme d’itinérance alternative à la spatialisation des gens du voyage », p. 24-26, in Le sociographe, n° 28, 2009, p. 13-26.
6 Régis Laurent, Idéologie, minoritaires et pentecôtisme tsigane en Bretagne. Tomes I et II, L’Harmattan, Paris, 2019.
7 David Le Breton, Disparaître de soi. Une tentation contemporaine, Métailié, 2015.
8 Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, 1968, p. 46-47.
9 Gaëlla Loiseau, « Les grands passages. Une forme d’itinérance alternative à la spatialisation des gens du voyage », op. cit.
10 Michel Callon, L’emprise des marchés. Comprendre leur fonctionnement pour pouvoir les changer, La Découverte, 2017.
11 Ibid.
12 La biométrie renvoie ici à des dispositifs de mesure et de contrôle de l’espace de vie sur l’aire, établis à partir de l’unité « caravane » (75 m2 / caravane), de durées maximales de séjour, mais aussi à partir du prépaiement qui conduit les usager·ères à paramétrer le cout de leur présence par les provisionnements en eau et électricité qu’il·elles doivent fournir avant d’entamer leur séjour. Dans cette infrastructure, les gestionnaires sont celles·eux qui peuvent interrompre par exemple les dispositifs automatiques de coupure d’eau et d’électricité.
13 Cf. l’entretien avec Daniel Cauret dans notre webdocumentaire Des Aires. Vivre en habitat mobile : http://www.desaires.fr/#Aire_Cauret_Pignan
14 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Minuit, 1980.

 Image: © Valérie Baeriswyl

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