Une expérience de création culturelle dans une recherche-action : un pouvoir émancipateur multiple – Damien Labruyère et Corinne Luxembourg

Damien Labruyère
Auteur, comédien, metteur en scène, directeur artistique de l’Atelier-Troupe des Urbaines

Et Corinne Luxembourg
Maîtresse de conférences en géographie, Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris La Villette

Cet article à deux voix présente les deux facettes d’un atelier d’écriture mené dans le cadre d’une rechercheaction dans la ville de Gennevilliers sur la place des femmes dans l’espace public. Quand la création théâtrale modifie le rapport à l’espace et la façon de faire de la recherche.

Corinne :
À l’automne 2013, nous[1] avons commencé une recherche-action à Gennevilliers pour une durée de 6 années, avec le soutien financier, logistique de la municipalité. Cette recherche a pour objectif de répondre à une demande de diagnostic sur la place des femmes dans l’espace public gennevillois, elle s’inscrit aussi dans une conscience politique de ce que doit être la recherche publique et de ce qu’elle doit à ces territoires qui acceptent d’être des supports d’expérimentation, en laissant le temps, l’espace de faire et la liberté des procédés.

Gennevilliers est une ville du nord-ouest de la banlieue parisienne semblable à beaucoup d’autres, dessinées, marquées par l’histoire encore vive de la banlieue rouge industrielle. Depuis les années 1970, la politique de la ville, en France, a pour objet d’intervenir sur le bâti, l’urbanisme, les actions culturelles et sociales. L’espace public est traité comme un espace neutre, sans qu’il n’y soit pensé d’influences des rapports sociaux de classes, de genre ni de « race ». La répartition sexuée des pratiques des espaces publics s’appuie sur les schémas de la répartition sexuée du travail, en en conservant les stéréotypes. Ainsi l’espace public relève de ce qui est masculin quand l’espace privé relève de ce qui est féminin. Cette assignation sexuée des espaces est aussi une assignation des temporalités : l’espace public nocturne serait plus dangereux pour les femmes que pour les hommes, quand la majorité des agressions physiques dont sont victimes les femmes ont lieu au domicile par des personnes proches (conjoint, ex-conjoint, ou membre du cercle familial et/ou affectif).

Les espaces urbains des grands ensembles, en « chemin de grue », comme ceux que l’on trouve à Gennevilliers ont été dessinés et rapidement bâtis par les hommes. Ils sont, néanmoins, l’espace vécu des femmes pour l’essentiel. Si les femmes sont plus nombreuses que les hommes à vivre dans des villes cela ne signifie pas que les femmes s’approprient un espace public urbain en y stationnant, comme peuvent le faire les hommes (bancs, halls d’immeuble, etc.). Elles y circulent et les arrêts sont souvent conditionnés par des tâches domestiques, liées à un rôle reproductif.

Gennevilliers est représentative de ce que l’on trouvera ailleurs : ses rues portent en elles le monde, son état, ses difficultés, ses conflits, ses violences, l’expérience vécue des rapports de domination, des discriminations et tout autant que la solidarité. Elle n’est exempte de rien et est pleinement inscrite dans le monde.

Nous avons à l’esprit la réception commune de la recherche et de la production scientifique par la majeure partie de la population. Elle est en tout point identique à ce que Bernard Sobel, fondateur du Théâtre de Gennevilliers, résume à propos du théâtre, c’est-à-dire qu’elle est une manifestation de l’humiliation. Si par sa seule présence, même portes grandes ouvertes, le théâtre se traduit par « ce n’est pas pour nous », nos travaux le font tout autant, avec la même violence, la même exclusion. En être conscient·e est indispensable pour redessiner les pratiques d’être chercheur·e, en ayant à l’esprit l’urgence de transmettre et le savoir et les moyens de le fabriquer autant que de s’inspirer de démarches relevant de savoir divers connus du plus grand nombre (d’usage, sociaux, professionnels, militants, associatifs, politiques…).

C’est dans ce contexte que la recherche-action participative s’est développée, en abordant différentes méthodologies de travail. Il s’agissait pourtant ne pas en rester là et d’offrir aux habitantes les moyens de construire la recherche avec leur expertise de la ville. Ce qui était rendu possible par la grande liberté et le temps long accordés par la municipalité pour établir et le diagnostic et des prémices de prospectives ouvrait la porte à une volonté de création d’abord sous la forme d’ateliers d’écriture.

Ces ateliers, qui regroupent une dizaine de femmes, sont un lieu de prise de conscience et de modification des comportements, des conceptions des rapports genrés dans l’espace, et les résultats de la recherche-action fournissent un diagnostic partagé aux différents services de la collectivité territoriale. Ces deux pans des travaux font d’un territoire de banlieue comme Gennevilliers un espace de visibilités et d’actions sur le genre. Il est enfin intéressant de noter que ce travail collectif qui, au départ, ne devait qu’alimenter la recherche-action, a donné naissance à une sorte de troupe amateur dont l’axe de réflexion principal est le rapport du corps à l’espace.

L’espace urbain ne faisait pas « question » pour ces femmes libres, autonomes, loin d’une problématique convenue voire victimaire de la femme et son rapport à la ville, à l’altérité aussi.

Damien :
Lorsque l’on a décidé, en 2015, de la présence d’un atelier d’écriture au sein d’un programme de recherche, j’avais très vaguement l’idée de quelque chose qui aurait pu ressembler à un recueil de témoignages, celui d’habitantes de la ville de Gennevilliers, autour d’une question commune au travail de recherche-action et de cet espace d’écriture : la place des femmes dans l’espace urbain. L’affaire n’était pas nouvelle puisque d’autres municipalités et territoires s’étaient dotés d’un tel atelier, pour ainsi dire d’écriture testimoniale.

Ça a été très ennuyeux, et pour les habitantes venues jeter un œil ou un coup de plume et pour moi : L’espace urbain ne faisait pas « question » pour ces femmes libres, autonomes, loin d’une problématique convenue voire victimaire de la femme et son rapport à la ville, à l’altérité aussi. Fin des débats.

Nous avons fait « le tour de la ville », dans sa configuration spatiale et mémorielle. Nous sommes à cet égard entré·e·s dans la fiction, avec une lettre non-adressée mais polyphonique, polysémique, très vocale.

J’ai désiré poursuivre avec les mots, et leur expression, leur offrir un corps, un espace intérieur et extérieur tout aussi bien. Je désirais user les mots à l’épreuve du corps dont ils émanent, les confronter à l’espace scénique. Je désirais trouver, à l’aveugle, un souffle commun sans rapport aucun avec une expérience commune antérieure à celle du groupe créé.

J’ai délibérément mené les participantes vers ce qu’est l’écrit et non plus l’écriture, au sein d’une création, d’un espace non plus public mais absolument intérieur, intime. Dès lors, quittant le témoignage et l’espace public, nous avons ouvert un nouveau territoire, celui d’une vérité autant subjective qu’indiscutable, celui de la fiction, de l’invention, de la création.

Cela avait enfin véritablement du sens. Je ne recueillais plus rien d’une parole sur le « commun », mais, sur un terrain vierge de tout, je devais organiser et faire croitre leurs tentatives et désirs d’écrire enfin quelque chose de soi. Quelque chose d’inédit. C’est dans cette optique que j’ai suggéré, puis offert au groupe devenu absolument complice, solidaire, puis concerné par cette chose commune, l’idée d’écrire pour la scène.

Je ne veux pas parler de théâtre, c’est encore trop codé, connoté. Je parle de créer de l’écrit pour la scène. Je parle de sortir de soi, de sa vie, des personnages que l’on va soumettre à l’épreuve de l’autre, du groupe, à l’épreuve de la voix (puisque l’on n’écrit plus pour soi mais pour l’autre), à l’épreuve difficile du corps qui porte en lui ces mots-là, je parle de dramaturgie, de techniques relevant de l’art dramatique, du rapport à un nouvel espace réinventé toujours qu’est la scène d’un théâtre.

Je parle d’un grand courage. Aussi cet atelier dit d’écriture est-il devenu lieu de création littéraire, laboratoire où notre groupe devenu troupe frotte ses mots à la scène, à l’autre, à un public. Cet « atelier-troupe » est donc un lieu inédit dans le paysage français, fût-il celui de la recherche ou du théâtre puisque les auteures sont elles-mêmes les interprètes des textes offerts au public.

Personne ne vient ravir la parole de quiconque. C’est pour moi le lieu de la liberté même, au prix d’une exigence et d’une vigilance constantes, d’un travail soutenu, continu, difficile aussi de la part des membres du groupe. Un engagement rare.

Chacune des participantes, est l’auteure de son propre personnage, de ses propres mots, mais aussi de son incarnation scénique.

Il a été question, par-delà l’apprentissage du texte, de la place des mots et de la voix dans le corps puis l’espace, de notions douloureuses puis jubilatoires d’un corps libéré, inédit, encore inconnu parfois.

Nous avons opté pour une mise en espace absolument minimale, des déplacements simples et offerts à la sensibilité de chacune, afin aussi que chacune et chacun des personnages puisse au fil des mots, des gestes, redéfinir sa « place à soi », passant en quelque sorte d’une étrangeté à soi-même à une reconnaissance de l’autre autant que de soi.

Dès lors, et ça a été très rapide, nous avons, totalement collectivement, dessiné un espace et un temps pour une histoire commune à écrire, peu importait le caractère vraisemblable ou non des êtres et des situations, le sens se construisait au fil des semaines. On a beaucoup jeté, recommencé, écouté, pour trouver cette tonalité qui pourrait rassembler les voix éparses de cette polyphonie d’emblée absolument artificielle. On a créé des accidents, des connivences, et surtout une immense incapacité, voire une douleur, à écrire avec l’autre, à cheminer ensemble dans cette nouvelle unité spatio-temporelle qu’est le théâtre.

C’est à mon sens, de véritables retrouvailles avec l’être précieux qu’on porte en soi, quelque chose d’infiniment généreux, qui nous aura mené·e·s à présenter bientôt trois créations au public (Une place à soi, juin 2017/janvier 2018 puis Promesse de Barbara juin 2018 et Cet enfant-là juin 2019).

Corinne :
Cet atelier devenu troupe, n’est pas la seule expression artistique qui aura accompagné la recherche-action développée à Gennevilliers. D’autres dispositifs auront été développés avec plus ou moins de succès. Ainsi, à l’époque de la multiplication des photographies partagées sur les murs des réseaux sociaux numériques, nous aurons eu bien des difficultés à ce que des femmes acceptent de voir leur portrait photographié affiché dans l’espace public. Avec plus de conviction, un carnet de voyage en ville a pu voir le jour. Tout cela aura fait partie de créations, de traductions de la recherche-action, de supports de réflexion à la compréhension genrée des pratiques et de la construction genrées de l’espace public urbain.

Toutefois, ces créations, prévues n’auront été que des ponctuations dans le projet, quand l’irruption du théâtre, tout à fait imprévue, l’aura accompagné sur toute sa durée, et perdurera sans doute encore après. Le remarquer c’est prendre conscience du rôle éminemment politique et constitutif de la création scénique à l’échelle de l’individu comme du groupe. Cette écriture théâtrale, autant dans ses mots que dans son incorporation aura transformé la façon de voir l’espace, et aussi d’y être visible. Elle aura aussi transformé la façon de faire de la recherche.♦

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[1] « Nous » rassemble l’ensemble des personnes artistes, chercheuses, habitantes, participant à la recherche-action.

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Image : © Françoise Pétrovich, Rougir, 2011

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