Le dérangement du genre – Nimetulla Parlaku

Nimetulla Parlaku
Cinéaste, administrateur de Culture & Démocratie

Quand on parle de genre, il est difficile d’ouvrir le débat sans qu’il ne devienne très vite épineux. Par où commencer, alors, pour éviter une crispation immédiate ? Une bibliothèque est, à cet égard, un lieu idéal d’investigation. Qu’est ce qui se cache dans les rayons bien rangés de ces petites chapelles du savoir ? Que véhiculent ses livres en terme de genre, de sexe, de relations de domination ? 

Avant de commencer ma petite balade interrogative, il faut que je me prépare. Un petit exercice de relaxation et d’auto-hypnose feront parfaitement l’affaire. Je cherche donc un endroit où m’allonger. Un canapé, peut-être ? bon, déjà, ça grince. Canapé, nom masculin. Cela altère le but de mon exercice. Fauteuil ? divan ? banc ? lit ? tapis ? le repos est masculin, c’est une certitude. Il y a bien la banquette ou, à la rigueur la carpette mais il ne s’agit plus de repos, tout au plus d’un moment d’inconfortable immobilité, parfait symbole de la stigmatisation par le -ette qui réduit la féminisation des mots à une représentation menue, rognée de l’original. Mais bon, peut-être que je suis pris dans le piège du genre et que seul des mots masculins me viennent à l’esprit. Je saisis donc un dictionnaire de synonyme posé sur un rayon de ma bibliothèque. J’y trouve en effet quelques alternatives. Une causeuse, vous connaissez ? c’est un petit canapé me dit le dictionnaire. On reste sur le mode réducteur tout en évitant le très improbable canapette. Il y a aussi l’élégante méridienne, déclinaison confortable de la chaise longue. Comme dans cette dernière, on ne peut s’y allonger que dans un sens. Elle a pour fonction d’abriter la sieste. Une bribe de détente à prendre dans une orientation contrainte, c’est tout ce qui est concédé, en terme de repos, au genre féminin. J’opte pour ma peau d’ours, reliquat de mes glorieuses heures de chasseur d‘objets sur le marché aux puces de la place du jeu de balle. Mais qu’est-ce que je viens d’exprimer là ? Une image de chasse, archétype de la virilité. Bon, j’ai du pain sur la planche pour me dépêtrer de l’entrelacs des mots, des expressions, des images qui conditionne ma pensée en termes de genre. Nous avons du boulot, devrais-je dire. En français, le neutre masculin, le féminin marqué, le pluriel toujours au masculin, en un mot, l’hégémonie du masculin pétrit l’esprit de « bon genre » si je puis dire et cela depuis la maternelle. Je me rappelle qu’il me faut commander Le sexisme ordinaire du langage, qu’est l’homme en général ? d’Edwige Khasnadar. Le rayon linguistique de ma bibliothèque s’en portera mieux. Je soupire. Et regarde la peau d’ours. Était-ce un mâle ou une femelle ?

Je m’y allonge et son chaud et doux pelage me plonge très vite dans un état de somnolence. La peau, voilà un très joli mot féminin. Le contenant le plus absolument personnel de nous-même, la frontière et la limite, la fleur visible de notre infini intérieur. Je frisonne. Ma respiration se ralentit tandis que, les yeux fermés, je me figure mon corps puis m’en éloigne pour plonger en moi et laisser émerger les flots de pensée que ces premières réflexions ont générées. Langue latine, ancien grecque, patriarcat, base de la civilisation, livre sacré, image de Dieu, supériorité naturelle, hiérarchie, soumission, loi d’airain, sexe faible, … je laisse flotter les mots dans mon esprit et, dans le silence méditatif de mon introspection, les observe avant de les voir se dissiper. L’emprise est profonde. Je fais le vide. Les battements de mon cœur rythment ma balade intérieure. Je visualise mes organes un à un, ma respiration imprime un imperceptible mouvement au diapason de mon muscle cardiaque. Je me sens immensément complexe. Ces milliards de cellules qui me composent ont-elles un genre ? Et ces innombrables bactéries nichées dans les replis de mon appareil digestif ? J’ai une soudaine envie de me dissoudre. Rate, foie, poumons, système nerveux, cerveau, reins, … je projette tout ce qui me compose dans les airs où se déploie soudain une ménagerie affolée de créatures étranges. La vision s’estompe. Je dirige ma pensée vers une question simple. En quoi suis-je un homme ? Avant de glisser à nouveau dans les ornières d’un raisonnement masculin, je marque une pause. Je n’ai pas d’utérus. Je n’ai pas de glandes mammaires, je suis incapable d’enfanter. Je ne suis pas une femme, je ne suis qu’un homme. J’ouvre les yeux. Ma bibliothèque est là, chargée d’ouvrages. Je décide de la vider. Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau me tombe sous la main. Voilà un être dont on célèbre le génie dans le monde entier. Sa femme, à l’esprit simple, a dû laisser partir ses enfants que son mari confia, jusqu’à leur majorité, à l’assistance publique. Sans doute, pour accomplir sa grande œuvre, avait-il besoin qu’elle s’occupe exclusivement de lui. Le bourgeois et la prolétaire, modèle domestique de la domination sociale comme dirait Engels. Je repense au livre d’Olivia Gazalé Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes. L’essai de cette philosophe décortique les mécanismes de domination masculine à travers le temps et l’inscrit dans une perspective socio-politique englobante. C’est sur une certaine conception de la virilité que repose l’assujettissement de la femme mais aussi, par opposition, la théorisation d’une catégorie de sous-hommes. De là découle la justification de toutes les dominations. Qu’elles soient sociales ou raciales, qu’elles s’exercent à l’encontre des femmes ou des hommes, elles s’arcboutent sur des arguments dogmatiques dont la rigidité apparente n’a d’égale que leur constante adaptabilité aux flux idéologique qui parcourt la société, paradoxe d’un argumentaire qui permet de garantir l’exercice du pouvoir à une minorité d’hommes. Un même acte, une même attitude, considérés comme le signe absolu d’une dégénérescence de la virilité, en constituait la pierre angulaire quelques siècles plutôt. Ce mécanisme assure une sidérante résistance à la conceptualisation du viril. Bardé d’une mauvaise foi à tout épreuve, le vir – « l’homme véritable » –, espèce en voie de perpétuelle distinction, est prêt à tout pour assurer sa domination sur la société. En cela, il est aussi difficile à appréhender qu’à combattre. Un sentiment vertigineux de découragement me saisit. Me revient en mémoire le passage où Olivia Gazalé évoque la découverte, fin du 17ème siècle, de cette petite chose vive qui peuple le liquide spermatique. Par la grâce de l’imagination féconde d’un observateur pétri de culture virile, ce petit coup d’œil à travers un microscope hissa le spermatozoïde au rang d’homoncule, fœtus minuscule. Le ventre de la femme n’est plus alors l’énigmatique origine du monde mais devient une simple terre nourricière où grandira l’être complet que l’homme déposera dans ses entrailles. Ce petit exercice de science appliquée nous enseigne deux choses. D’abord, que l’imagination précède le savoir et que le savoir devient science s’il répond aux attentes de la société. Ensuite, qu’une « vérité scientifique » comme celle-ci modifie en profondeur les représentations cosmogoniques de l’humanité.

Un autre exemple, tout aussi affolant. Dans le courant du 19ème siècle, un anglais a édité une brochure qui détaillait les méfaits de la masturbation. C’était une liste effroyable de maladies physiques et mentales que seul un miraculeux élixir pouvait guérir. Bien entendu, cet élixir était produit par l’auteur de la brochure. Cela n’empêchât pas cet outil de marketing de devenir un best-seller et d’être repris par un très sérieux médecin français qui en fit un ouvrage de référence de 200 pages. On aborda alors le problème sous un angle scientifique et, pour éradiquer cette dangereuse maladie qui touchait principalement les adolescent·e·s, on élabora une série d’instruments dont la description laisse pantois.

Il n’y a rien d’autre, en somme, qu’une inflexible volonté d’exercer le pouvoir et l’idée même qu’une époque soit épargnée par cette logique est absurde. Nous vivons en des temps complexes où la femme semble s’affranchir de l’asservissement qu’elle subit depuis des siècles. Pourtant, si la hiérarchisation sociale au profit d’une caste n’est pas remise en cause, cette libération risque d’être éphémère car c’est cette forme pyramidale de la société qui constituent le terroir des dominations dont la femme est la première victime. Je pense à Ann Laura Stoler. Je ne connais d’elle qu’un article[1] mais je me promets de lire La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial tant la plume de cette penseuse de haute volée tisse un raisonnement limpide dans une forêt dense de faits et de références. L’esprit libre, Ann Stoler évoque l’extrême complexité des liens interpersonnels qui se nouaient dans la colonie, ressuscite quelques penseur·euse·s critiques enterré·e·s par la pensée dominante et clarifie le rôle ambigu que la femme blanche a jouée dans l’entreprise coloniale. À la fin du 19ème siècle, le féminisme qui la conduisit à exiger l’accès aux colonies la fit tomber dans un piège où elle fut transformée en vecteur d’asservissement, de cloisonnement social et racial et de reformulation bourgeoise de la réalité coloniale. Elle ne fut plus qu’un objet fragile et précieux cantonné à un rôle subalterne dans les quartiers européens de colonies où la ségrégation et l’eugénisme devinrent la norme. Cet implacable mécanisme de contrôle huilés de scientifisme est toujours en action. Insaisissable et protéiforme, il guette le moindre changement, la moindre contestation pour l’annihiler ou la réduire. Je ferme les yeux et m’imagine sous une lune ronde à danser avec des nymphes, des fou·olle·s, des ménades qui mâchent des feuilles de laurier. De magnifiques arbres dansent avec le vent et une source tombe en cascade à nos pieds. Dans une orgie de gestes, d’étreintes, de cris, de rires et de chants, nous célébrons le divin Dionysos. Je suis au cœur de ce qu’exècre le vir – « l’homme véritable » –, un monde humide où la folie est belle, où la colère se chante, un monde où la subversion est une vertu cardinale. J’ouvre les yeux. Les rayons de ma bibliothèque sont nus. Les livres gisent sur le sol. L’un d’eux attire mon regard. C’est l’ouvrage de Charlotte Booth[2] sur Hypatia, la brillante philosophe et mathématicienne qui dirigea l’école de philosophie d’Alexandrie. Elle fut assassinée par une bande de moines qui la démembrèrent, il y a 1600 ans. Hypatia a démontré qu’une femme pouvait surpasser un homme dans un domaine considéré comme exclusivement masculin, celui de la réflexion, du raisonnement et de la logique. Elle trônait à l’apogée d’un monde ancien où la féminité se défaisait de son carcan mais fut engloutie par un monde nouveau qui remit des chaînes aux femmes. Dans ce moment charnière, la véritable nature de la domination virile se révèle. Elle n’a que faire de la vérité, seul compte le pouvoir. Mythes, légendes, contes, chants, statuaires, architectures, sciences… tous les champs de l’aventure humaine sont investis pour générer une narration où la place centrale de l’homme viril semble naturelle, évidente, incontestable. Les réalités diverses, innombrables, métisses qui forment la chair d’une humanité vivante et complexe attestent pourtant de la fatuité d’une telle posture. Elles témoignent de l’immense richesse des relations humaines qui dépassent un concept aussi archaïque que violent. Si elles sont écartées du récit dominant, elles sont néanmoins là, cachées, enfouies dans nos corps, dans notre mémoire, nichées dans le regard que l’on porte au monde. Elles transcendent tous les cloisonnements, toutes les différences. Dans cet ordre d’idées, le genre est l’affirmation de notre propre singularité face aux normes sociales. Quant au sexe, les chemins balisés d’une morale binaire et obsessionnelle n’en tolèrent que deux. Les variantes naturelles, comme l’hermaphrodisme, sont corrigées à la naissance par des médecins consciencieux. Mais au fond que savons-nous des ressorts secrets de la nature ? Je repense à cette jeune Bengali[3] de 20 ans qui a accouché deux fois en l’espace de 20 jours. Après avoir donné naissance à un garçon, elle est retournée au dispensaire de sa campagne où elle a mis au monde de magnifiques jumeaux. Les médecins ébahis découvrirent qu’elle était dotée de deux utérus parfaitement fonctionnels. La maman et les enfants se portent à merveille, merci.

Je détaille les livres à mes pieds. Le dérangement qu’ils affichent me réjouit. On dirait un troupeau ivre de liberté, prêt à s’éparpiller aux quatre vents pour rencontrer d’autres mains, d’autres yeux. Je les laisse rêver d’aventures et m’éclipse. Je vais me coucher avec Yannick Lahens[4]. Après toutes ces cogitations, c’est un bon bain de lune qu’il me faut.

________________________________________________________________

[1] Ann-Laura Stoler, « Genre et moralité dans la construction impériale de la race », traduit de l’anglais par Didier Renault, Actuel Marx 2005/2 (n° 38), pages 75 à 101. https://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=AMX_038_0075&contenu=auteurs
[2] Charlotte Booth, Hypatia : Mathematician, Philosopher, Myth, Fonthill Media, 2017.
[3] https://www.theatlantic.com/health/archive/2019/03/two-uteruses-triplets-bangladesh/586141/
[4] https://www.swediteur.com/auteur.php?id=49

________________________________________

Image : © Françoise Pétrovich, Rougir, 2009

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

You are commenting using your WordPress.com account. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

You are commenting using your Google account. Déconnexion /  Changer )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

You are commenting using your Facebook account. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s