La place des musiciennes en fédération Wallonie-Bruxelles – Élise Dutrieux

Élise Dutrieux
Musicienne et autrice

Autrice en 2016 d’une étude sur la place des femmes dans les musiques électroniques, Élise Dutrieux constate ici encore la rareté des femmes musiciennes et leur invisibilisation systématique. Tentative de décryptage de ce phénomène et interrogation du rôle des institutions publiques.

En 2016, je me suis lancée dans une étude de la place des femmes dans les musiques électroniques. Je désirais me baser sur des témoignages de programmateur·rice·s afin d’avoir leur regard sur le secteur et mettre cela en parallèle avec des musiciennes wallonnes ou bruxelloises programmées à leur festival. J’ai vite fait face à un constat : elles étaient rares. Le répertoire réalisé par female:pressure[1] n’en comptait que cinq. Cette observation semblait corroborer une situation plus globale puisque Belgium Underground, cartographie réalisée par le Point Culture des musiques undergrounds belges, ne mentionnait aucune femme et que les concours étaient clairement dominés par des hommes.

Cette rareté serait le résultat de nombreuses normes, de règles admises socialement de manière implicite et/ou explicite et qui ont contribué à l’éloignement des femmes du domaine musical. Ces normes ont orienté les gestes et les conduites, en détournant les femmes de la pratique de certains instruments. Elles ont façonné le langage en soutenant la dévalorisation du féminin et en excluant les femmes des métiers plus prestigieux. Cela fait qu’encore aujourd’hui les activités artistiques faisant appel au corps et peu médiatisées par la technologie, telles que le chant, la danse, l’écriture ou le théâtre, sont plutôt pratiquées par des femmes tandis que celles qui passent par un objet technique, dans notre cas l’instrument de musique, restent principalement investies par les hommes[2]. Ces normes continuent à dominer et discriminer les jeunes aspirantes à la pratique de la musique, à les orienter vers certaines pratiques plutôt que d’autres, à les amener à s’autocensurer, même lorsque qu’il s’agit d’une pratique spontanée et s’inscrivant au plus près de la personnalité de son/sa pratiquant·e[3].

À cela s’ajoute le fait que la musique ne circule pas en dehors d’un entourage complexe, une chaine d’individu·e·s qui se complètent et agissent de concert, régie par une logique capitaliste. Les métiers de la musique, au même titre que les instruments, obéissent aux mêmes normes sociales et renforcent un déséquilibre profond. Les rôles décisionnaires (management, booking, direction artistique des labels, des salles et des festivals) sont majoritairement masculins là où les « petites mains » (assistantes, chargées de communication, administration) sont plus généralement féminines. 95% des directeurs techniques ou des régisseurs généraux sont des hommes[4], qu’il s’agisse des studios, des salles ou des festivals.

Elles ont beau être multi-instrumentistes, formées dans de prestigieuses écoles, elles sont nombreuses à pratiquer une autre profession en parallèle ou exclusivement afin de ne pas rester dans la précarité.

Certains instruments plutôt que d’autres, certains métiers plutôt que d’autres : la route des jeunes filles aspirant au métier musical semble déjà bel et bien tracée et les modèles auxquels s’identifier se font rares. Qu’en est-il alors de celles qui décident de leur propre voie et se libèrent de ces contraintes ? Elles devront faire face à un grand nombre de réalités quotidiennes qui caractérisent la profession musicale : le poids du matériel, par exemple, ou encore la solitude de le/la musicien·ne qui décide d’agir seul·e et sans l’aide d’intermédiaire. Se retrouver au premier plan scénique et médiatique peut stimuler un sentiment d’anxiété et d’insécurité. De même l’exposition sur les réseaux sociaux, de par leur gratuité, leur facilité et le relatif anonymat qu’ils procurent, ne préserve pas des mauvaises intentions. Certain·e·s font face à de nombreux abus.

Les métiers de la musique sont également soumis à des contraintes d’horaires longs ou atypiques pour peu de retours financiers[5] entrainant un décalage avec le monde professionnel et social. Le succès et la reconnaissance ne sont pas prédictibles et amènent les musicien·ne·s à s’accomplir dans l’incertain[6]. Ces personnes font alors face à des expériences à la fois valorisantes et humiliantes. Le décalage entre l’offre et la demande impose à l’artiste de faire sa place, de se créer un réseau et de l’asseoir pour pouvoir y développer des perspectives à plus long terme, ce qui entraine de la concurrence. La précarité du métier artistique dont le statut est constamment questionné par nos politiques nécessite de faire valoir des droits rarement reconnus et de faire preuve d’une certaine débrouillardise. Cela rend la possibilité d’un congé de maternité ou de paternité presqu’impossible.

Même si les hommes et les femmes sont relativement égaux face à ces réalités (et difficultés) quotidiennes, il est important de préciser que le domaine public (la scène et la nuit) et l’exploration (les concerts à l’étranger) restent des champs sexués masculins. La légitimité des femmes est constamment interrogée de manière implicite, qu’il s’agisse de leur présence sur scène, en tournée, ou explicite par les remarques sexistes dont elles font l’objet sur les réseaux sociaux. La rareté des femmes dans le secteur et dans l’histoire de la musique, les normes et les stéréotypes contribuant à l’infériorisation du féminin, renforcent ce sentiment d’illégitimité. Et bien que la musique soit plus démocratique que jamais, que ces normes soient constamment exposées et critiquées, les musiciennes « resteraient » rares, découragées, tenues pour « responsables » de leur propre absence du secteur.

Avant d’explorer la situation en Fédération Wallonie-Bruxelles, je voudrais vous parler de cet article que j’ai découvert l’an dernier qui m’a beaucoup troublé[7]. Fender, le célèbre fabricant de guitare, observait en 2018 que 50% de ses clients étaient des femmes alors qu’elles étaient absentes de ses publicités, ce qui le poussa à revoir complètement ses stratégies marketing. Les musiciennes seraient donc là où on ne les attend pas forcément. Elles ne seraient pas rares mais invisibilisées voire effacées de l’histoire du métier.

Pourtant elles sont bien présentes. Elles agissent souvent dans l’ombre de leur entourage masculin, en arrière-plan scénique. Elles ont beau être multi-instrumentistes, formées dans de prestigieuses écoles, elles sont nombreuses à pratiquer une autre profession en parallèle ou exclusivement afin de ne pas rester dans la précarité. Elles s’investissent dans des projets sur le côté et dans le soutien de leurs pairs. Qu’il s’agisse de réseau ou de collectif, Fair_Play, Poxcat, Lay This Drum, Ladyfest, en Belgique francophone, ou Engagement, Shesaid.so, Girls go boom du côté néerlandophone et anglophone, toutes ces initiatives naissent d’une nécessité, d’un besoin, d’une démarche politique et militante. Cette démarche collective fait office de stratégie de vie et de survie dans le milieu, à travers le partage de témoignage, la création d’espaces d’écoute et de rencontre.

C’est pour agir contre cette invisibilisation des femmes dans le secteur que PRS foundation, société des droits d’auteur·rice·s anglaise, lance en 2017 le programme KeyChange. Cet engagement européen impose à ses signataires, principalement des festivals, de défendre une programmation complètement égalitaire pour 2022 tout en stimulant un meilleur équilibre dans les équipes organisationnelles. Les principales cibles de KeyChange sont les festivals de showcase, des vitrines pour jeunes artistes. Ces « tremplins » donnent de la visibilité à la scène musicale du pays qui l’accueille grâce à l’invitation de professionnel·le·s internationaux·les, faisant de ces espaces des lieux de rencontres et de promotion idéals. Avec l’arrivée de KeyChange, de nombreuses musiciennes émergent sur la scène musicale. Les affiches se diversifient et avec elles l’écoute. En Europe, ils sont une petite centaine à l’avoir signé, dont certains festivals de renom, mais seulement deux en Belgique, Festival 20/21 et SFinks Mixed Festival, en Flandre. Cette égalité n’est-elle donc pas à l’ordre des préoccupations en Fédération Wallonie-Bruxelles ?

La Belgique est petite et la Wallonie l’est encore plus. Notre festival de showcase s’appelle Propulse et il ne satisfait clairement pas à ces exigences d’internationalisation puisqu’il n’accueille que très peu de professionnel·le·s étranger·e·s. Il fait également preuve d’un déséquilibre flagrant : sur 33 groupes programmés en 2019 dans la section « musiques non-classiques », 28 sont exclusivement composés d’hommes tandis que 5 d’entre eux comptent au moins la moitié de femmes. Du côté des grands festivals tels que Dour Festival ou Les Ardentes, la présence de femmes à leurs affiches ne dépasse pas les 15% en 2019.

Quel rôle les institutions publiques ont-elles à jouer face à ce constat ? Outre la responsabilité certaine de l’éducation qui est généralement pointée du doigt par les acteur·rice·s du secteur comme justification et qui appartient à des sphères plus politiques, des objectifs nets tels qu’énoncés par KeyChange (50/50 dans la programmation) sont difficilement réalisables. Néanmoins, un certain nombre d’organisations financées par le secteur public soutiennent le développement des musicien·ne·s issu·e·s de Fédération Wallonie-Bruxelles et de leur entourage. Même si ces institutions font face à des réalités très diverses et agissent à divers échelons du développement des projets musicaux, le projet Scivias a permis de les réunir autour d’un objectif commun visant à plus d’égalité entre hommes et femmes dans le secteur musical.

Parmi les objectifs de Scivias, l’on peut citer le recueil de données objectives qui permet d’observer les phénomènes propres aux secteurs, de les constater et de les solutionner. La création d’un répertoire de femmes musiciennes et d’opératrices du secteur permet de diversifier les jurys et de stimuler la professionnalisation tout en donnant de la visibilité aux musiciennes et aux professionnelles. Ces différents objectifs visent à une prise de conscience plus généralisée et provoqueront, je l’espère, un changement plus significatif. Jusqu’à présent, Scivias affirme un fait : lorsqu’il est construit en collectif, dans une dynamique bienveillante et positive, tout geste devient renversement.♦

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[1] http://www.femalepressure.net/
[2] Olivier Donnat, « Pratiques culturelles, 1973-2008, Dynamiques générationnelles et pesanteurs sociales », in Culture Études n°7, 2011/7.
[3] Catherine Monnot citée par Sylvie Octobre, « Réflexions liminaires sur le genre et les pratiques culturelles : féminisation, socialisation et domination », in Question de genre, question de culture, DEPS, pp. 7-25.
[4] Bénédicte Briant-Froidure, Musiques actuelles : les femmes sont- elles des hommes comme les autres ?, Mémoire Direction de projets culturels, Université Pierre Mendès.
[5] Ibid.
[6] Pierre-Michel Menger, Le Travail créateur. S’accomplir dans l’incertain, Seuil/Gallimard, 2009.
[7] « Selon une étude, 50% des nouveaux guitaristes sont des filles », in Les Inrocks, 2018, [en ligne] Lien : https://www.lesinrocks.com/2018/10/18/musique/musique/selon-une-etude-50-des-nouveaux-guitaristes-sont-des-filles/

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Image : © Françoise Pétrovich, Rougir, 2005

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