ELLES TOURNENT, une initiative indispensable

Collectif ELLES TOURNENT

Une nécessité historique
Depuis la vague #Metoo, dénoncer les difficultés, inégalités, barrières que rencontrent les femmes dans le monde du cinéma est quasi devenu un truisme. Lorsqu’en 2009, un groupe de féministes bruxelloises fondent l’association ELLES TOURNENT, le climat est bien différent. Indignées par l’invisibilité des réalisatrices dans les sélections de festivals, fortes du constat que la distribution des films fait trop peu de place aux œuvres réalisées par des femmes et que l’accès à la réalisation est bien plus difficile pour elles, elles décident de fonder une association afin de promouvoir les œuvres audiovisuelles de femmes réalisatrices.

ELLES TOURNENT est créée en septembre 2009. L’association trouve place au sein de la maison Amazone à Saint-Josse-Ten-Noode. Partant du principe qu’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, elle adopte d’emblée une double démarche : à la fois culturelle et pédagogique. Sa définition est la suivante : « L’association a pour but social : la promotion et la valorisation du travail des femmes dans le monde artistique et culturel en général et tout particulièrement le secteur audiovisuel et multimédia. Dans ce but, l’association développera des activités telles que la création et l’animation d’événements socioculturels, de festivals, d’expositions, d’ateliers, de conférences, de représentations artistiques. »[1]

Depuis 2009, le climat, certes, a changé mais la réalité est peu différente. ELLES TOURNENT n’est pas seule à observer la persistance d’inégalités et de déséquilibres entre les sexes au sein de l’industrie du cinéma. La nécessité de valoriser la production audiovisuelle des femmes reste bien d’actualité. ELLES TOURNENT vise donc à contribuer à l’égalité des hommes et des femmes et à l’élimination des discriminations de genre.  Le monde du cinéma reste largement masculin. Une production de grande qualité, œuvre de femmes existe mais peine à passer par les grands canaux de diffusion traditionnellement masculins. Les études récentes, les prises de position de professionnel.le.s du cinéma  témoignent régulièrement de ce déséquilibre entre hommes et femmes qui caractérise encore la production cinématographique actuelle.

Trois axes d’actions complémentaires

Un festival annuel

Depuis onze ans, l’asbl organise chaque année, un festival entièrement dédié aux films réalisés par des femmes. Cet événement est unique : il s’agit du seul festival de films de femmes en Belgique francophone. Il en existe aujourd’hui dans de nombreuses villes un peu partout dans le monde. Cette initiative est animée par la conviction que de nombreuses femmes cinéastes créent et offrent une représentation du monde et d’elles-mêmes à partir d’un vécu et de savoirs enracinés dans leur identité sexuée. Elle contribue donc à élargir la pluralité des expressions et à rétablir quelque peu la balance entre les sexes en matière de diffusion et de visibilité d’œuvres audio-visuelles. Pionnière en Belgique, ELLES TOURNENT s’adresse à un public varié (jeunes, associations, professionnels, etc.) et est devenu une référence quand il s’agit de réfléchir à la représentation des femmes devant et derrière la caméra, et aux représentations féminines du monde.

La production de ces réalisatrices, riche et variée, joue un rôle novateur, non seulement en ce qui concerne les contenus des films (choix de thèmes, traitement des relations entre les femmes et les hommes) mais aussi la forme cinématographique (relation spécifique à la technique, au temps, à l’espace).

Le festival s’est longtemps tenu au Botanique, à Bruxelles. Depuis deux ans, il se déroule, fin janvier, au cinéma Vendôme. Il présente des films de fiction, des documentaires et également des courts métrages. Ces films sont inédits en Belgique francophone. Il offre ainsi l’occasion, à de jeunes réalisatrices de montrer leurs œuvres. Ce festival se caractérise également par la présence des réalisatrices qui sont toujours invitées. Au terme de la projection, elles participent à une séance débat. L’occasion est ainsi donnée, au public, d’entrer en contact direct avec la créatrice du film projeté. C’est aussi le lieu d’échange d’idées, de perceptions du monde car le festival se fait fort de recevoir des réalisatrices du monde entier. Il s’accompagne également d’un moment dédié à la rencontre entre réalisatrices. Une demi-journée est en effet consacrée à une rencontre informelle entre les réalisatrices présentes à Bruxelles. La nécessité du travail en réseau constitue une des convictions profondes de l’équipe d’ELLES TOURNENT.

Le festival comporte une vingtaine de séances étalées sur quatre jours (au total entre 30 et 40 projections). Une attention particulière est apportée aux jeunes publics. Une séance scolaire est programmée dans ce cadre. Le festival organise également une Master class sur un thème ayant trait aux métiers du cinéma.

Le festival s’ouvre aussi à l’actualité du monde du cinéma en Belgique francophone : colloques, tables rondes sur des thèmes en relation avec la situation des femmes et des hommes dans les métiers du cinéma.

À la fois, lieu de rencontres entre professionnel·les et d’échanges avec les publics, le festival ELLES TOURNENT occupe bien une place particulière dans le paysage des festivals bruxellois. Son succès grandissant et la diversification croissante de son public témoignent d’une nécessité.

À la rencontre de tous les publics : On the road

Promouvoir des films de réalisatrices suppose également d’aller à la rencontre de publics éloignés des festivals ou désireux de s’ouvrir à des productions audiovisuelles peu diffusées dans les circuits classiques. ELLES TOURNENT adopte donc une démarche proactive : il s’agit de rendre les films de femmes visibles et accessibles au plus grand nombre. L’association répond fréquemment à des demandes ciblées. C’est pourquoi, tout au long de l’année, ELLES TOURNENT part à la rencontre de publics très divers. Soit parce qu’ils sont peu familiers du cinéma, soit  qu’ils n’ont pas l’occasion de visionner le type de films proposés par l’association : ces films sont ignorés, la plupart du temps, des grands circuits de distribution. Or, au sein de l’association, un catalogue s’est constitué au fil du temps. Il rassemble des œuvres aussi diverses que des fictions chinoises, des documentaires sud-africains, des films expérimentaux… Il permet à ELLES TOURNENT de proposer des films très différents qui ont pour point commun d’être des films de réalisatrices reconnus pour leurs grandes qualités. Cette initiative appelée On the road, se déroule à Bruxelles, en Wallonie et en Flandre. Il s’agit d’un programme de projections de films à la demande de groupes locaux en Belgique (communes, associations, institutions, Centres culturels).  La projection est commentée et suivie d’une discussion. Ces initiatives, dans certains cas, tendent à se formaliser et à s’institutionnaliser, prenant alors la forme de ciné-clubs. En ce sens, ELLES TOURNENT fait bien œuvre pédagogique.

Études, colloques et réseaux

ELLES TOURNENT est associée et participe à diverses études et conseils, en tant qu’experte de la situation des femmes dans l’audiovisuel. Une première enquête, alors inédite en Belgique francophone sur la place des femmes dans le cinéma, a été pilotée par ELLES TOURNENT en 2009. En 2016, une étude plus approfondie, a mis en lumière les profondes inégalités persistantes dans le monde du cinéma francophone. Cette étude, accessible sur le site d’ELLES TOURNENT, avait bénéficié d’une aide du ministère des Droits des femmes de la FWB. Pour la première fois, la fédération Wallonie-Bruxelles était ainsi en possession de chiffres témoignant des répartitions inégales des fonds d’aide au cinéma, selon le sexe de la réalisation. L’étude a également mis en lumière les répartitions des garçons et des filles dans les formations aux métiers du cinéma[2].

L’association tisse des réseaux internationaux qui lui permettent d’organiser un festival de dimension internationale. À titre indicatif : CIMA (Association de mujeres cineastes y de medios audiovisuals), EWA (European Women in Audiovisual), Doris film (Association des  réalisatrices suédoises). Chaque année, ELLES TOURNENT est invitée dans des festivals internationaux : Pékin, Ankara, Créteil, Arcueil et Rouen, Cologne/Dortmund, Athènes etc. Elle y présente des cartes blanches, y anime des tables-rondes ou organise des focus sur la situation des femmes dans le cinéma belge francophone. Cette activité, essentielle à la dimension internationale du cinéma, est aussi l’occasion de découverte d’œuvres de réalisatrices d’ailleurs[3].

Et demain…
L’an dernier, ELLES TOURNENT célébrait ses dix ans d’existence. Une existence à la fois forte et fragile. Forte car les chiffres en témoignent, les inégalités de genre restent présentes dans le monde du cinéma et de l’audiovisuel. Le projet initié il y a onze ans maintenant a donc toujours sa raison d’être. Chaque année, un nombre croissant de films est proposé à la sélection de la programmation du festival, témoignant du besoin de visibilité des œuvres audiovisuelles de femmes. Les demandes de projections décentralisées au sein d’associations, de Centres culturels ou d’institutions ne cesse de croitre. Les publics des festivals se diversifient et rajeunissent. Des indices encourageants… Fragile cependant car le désinvestissement progressif des deniers publics dans la culture a un impact sur le projet. Les femmes y resteront-elles encore longtemps le parent pauvre ?♦

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[1] Annexes du Moniteur Belge, 23-09-2009. Le même jour, une version de statuts  de l’association est également intégrée au Moniteur Belge sous l’appellation DAMES DRAAINEN. Depuis, l’association utilise une dénomination bilingue dans sa communication et développe des initiatives en Flandre. Pour la simplicité de lecture, nous adoptons ici la seule terminologie française.
[2] Une version intégrale de ce rapport est accessible sur le site de l’association : www.ellestournent.be
[3] Toutes les activités d’ELLES TOURNENT sont décrites dans la newsletter envoyée électroniquement. Elle est accessible via le site de l’association.

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Image : © Françoise Pétrovich, Rougir, 2011

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