© Emine Karali

Une redoutable aporie – Baptiste De Reymaeker

Une analyse de Baptiste De Reymaeker*

« La question fondamentale, quasi métaphysique, est de savoir ce que c’est que de parler pour des gens qui ne parleraient pas si on ne parlait pas pour eux. »
Pierre Bourdieu

En 2014 et 2015, CFS asbl organisa une formation à la recherche en éducation permanente. Public principalement visé : les chercheurs-journalistes qui, dans des associations reconnues « éducation permanente » par la Fédération Wallonie Bruxelles, remplissent les missions de l’axe 3.2 telles que définies dans le décret de 2003. Mais pas uniquement : animateurs (axe 1), formateurs (axe 2) étaient vivement invités à prendre part à la formation. Il n’y pas que les chercheurs qui sont habilités à chercher pouvait-on lire dans la présentation de la formation. En filigrane, une critique de la spécialisation des métiers inhérente au décret et de l’abstraction dans laquelle risque de tomber le travail des chercheurs de l’axe 3.2, soumis à des impératifs de productivité assez ahurissant et, en conséquence, déconnecté « du terrain ».

Dans la perspective d’un changement d’axe de reconnaissance (du 3.1 vers le 3.2 justement) négocié par l’asbl Culture & Démocratie à l’occasion de sa demande de renouvellement de contrat programme, je me suis inscrit à cette formation, estimant que j’y trouverai de quoi améliorer les pratiques – débutantes – d’analyses et d’études de l’association. Non pas des techniques apportées clé sur porte, mais des pistes de questionnements qui pousseraient à affiner le positionnement de l’association qui m’emploie.

Je proposerai ici l’esquisse d’une réflexion sur la posture du chercheur, et plus largement de la figure de l’intellectuel : considérant d’où il parle, prenant en compte l’ensemble des déterminations sociales dont il est le nœud singulier, est-il raisonnable d’espérer qu’il élabore, avec des personnes vivant des mécanismes de domination, les conditions d’une démarche apte à produire des nouveaux savoirs sociaux stratégiques eux-mêmes capables de sortir ces personnes de leur sort de dominés ? Les concepteurs de la formation ont en effet donné au travail de recherche en éducation permanente un tel objectif.

Lors de la formation nous avons beaucoup insisté sur « le récit de vie » comme préalable nécessaire à toute démarche honnête de recherche. Connaître c’est d’abord se connaitre affirme le sociologue Luc Van Campenhoudt. Mais une certaine lucidité ne devrait elle pas pousser tout chercheur qui nourrit l’ambition de contribuer à la transformation sociale de s’arrêter là, et cela qu’il vienne de l’université ou d’une structure militante ? Qu’il soit un héritier ou qu’il se soit approprié l’héritage ? Telle est la question à laquelle nous allons tenter de répondre avec l’apport de deux auteurs : Alain Brossat et Charlotte Nordmann (qui elle-même mobilise la pensée de Pierre Bourdieu et de Jacques Rancière).

 
Une redoutable aporie
Dans l’ouvrage Autochtone imaginaire, étranger imaginé, au chapitre « L’archéologie d’un silence, suivi de l’expérience du CADA » Alain Brossat [1] nous parle, de la redoutable aporie à laquelle est confronté le chercheur qui s’intéresse aux témoignages des personnes issues des catégories de la population (détenus, fous, étrangers, sans-papiers, chômeurs, jeunes…) que nos gouvernements confinent au silence, conformément à leurs politiques de cohésion par exclusions – geste fondateur de la Modernité politique dévoilée par Michel Foucault au travers de ses analyses sur l’institution pénitentiaire et psychiatrique notamment.

Quand bien même l’ambition du chercheur serait celle de contrer les discours sur ces populations exclues qui, en les surexposant, les prend en otage et leur impose le mutisme (et non l’invisibilité) – « le silence des uns n’est en effet jamais que l’autre face du bavardage des autres » –, et, pour ce faire, de travailler à une collecte honnête de la parole libérée des individus catégorisés afin de faire entendre « qu’ils pensent, parlent, écrivent, […] ont toutes sortes de points de vue et d’opinions sur le monde en général et sur toutes sortes de questions essentielles en particulier » et de dévoiler le caractère pertinent, raisonné, mais aussi diversifié, singulier de cette parole ; quand bien même, donc, telle serait l’ambition du chercheur, il reconduirait, malgré lui, le dispositif général « dont le propre est de neutraliser la présence et d’annuler la parole singulière de ceux qui sont désignés comme relevant de cette catégorie » [des exclus].

En effet, « c’est toujours, écrit Brossat, par l’entremise d’un dispositif de collecte, voire de capture de ces voix que celles-ci accèdent à des espaces publics de dimensions variables.  La bonne volonté du chercheur et son désir de faire entendre ces locuteurs témoigner d’expériences dont les récits demeurent habituellement retenus à la source ne suffisent pas à abolir la situation même dont sont captives ces personnes. »

La permanence du sort de ces personnes dont le propre est d’être parlées par les autres (par les médias, les classes dominantes) pourrait faire croire qu’il y a là l’œuvre d’un destin. Or, c’est l’activité d’un processus de naturalisation (lui-même non-naturel, donc culturel) qui permet cette permanence. Il faut ainsi entendre par naturalisation, l’incorporation, par les catégories dominées, des raisons mêmes de la nécessité de leur situation et de l’impossibilité de toutes transformations.

« Plus ces catégories sont parlées par tous ces autres, et mises à leur place par ces discours et ces paroles et plus elles se trouvent privées d’une capacité propre à être porteuses d’un récit de soi, d’une faculté de témoigner de leur propre condition, d’enchainer du faisceau des expériences qui tissent la singularité de chacune d’entre elles sur les récits susceptibles de créer des conditions d’un partage, d’une mise en  commun de ce qui fait la texture de leur vie. »

Alain Brossat diagnostique une fracture qu’il qualifie de biopolitique séparant les insiders des outsiders. Cette fracture c’est celle, grosso modo, que Pierre Bourdieu constate entre dominés et dominants. La question politique est de savoir comment abolir cette frontière, réparer la fracture. C’est notre question. Mais qui sommes-nous ? Que pouvons-nous ?

Il n’y a pas uniquement les discours produits par les pouvoirs politique, économique, culturel, médiatique et religieux qui confinent « les dominés » ou « les exclus » au silence, à l’enfermement. Ceux qui, se sentant investis d’une mission authentiquement démocratique, égalitaire – donner voix aux sans-voix de manière à travailler sans cesse la ligne de partage entre les discours reconnus comme valables dans l’agora démocratique et ceux qui y sont considérés comme inaudibles, bruyants, grognards et à ce titre malvenus – et se veulent du côté des radiés, œuvrent encore à la reproduction du dispositif qui exclut.

Parce que le chercheur qui passe la frontière séparant les insiders – dont il fait partie – des outsiders, confirme que l’intermédiaire d’un dominant – lui, le chercheur – est nécessaire pour que ceux qui sont enfermés dans leur position de défaits accèdent à l’espace démocratique où leur parole sera entendue et considérée comme égale, libre et responsable – digne de considération. En soi, leur parole ne vaut rien. L’intérêt (même un intérêt pour le désintéressement !) du chercheur est nécessaire pour lui donner de la valeur. La doxa démocratique qui, pour fonctionner, doit baigner dans l’illusion du principe selon lequel chaque individu est égal politiquement (à défaut de pouvoir l’être économiquement), ne peut supporter un tel dévoilement car il égratigne justement l’illusion fondatrice, l’illusion de l’égalité.

Autre élément dévoilé par Brossat : l’inévitable distorsion qui s’opère entre la parole partagée à la source et celle transmise par le chercheur. La simple transposition de contexte suffit à en modifier l’essence et la portée : « Il [le chercheur] rencontrera une qualité d’écoute très satisfaisante auprès de ses pairs et collègues […] lorsqu’il exposera […] l’objet de sa recherche et les enjeux méthodologiques que celle-ci engage, ceci à l’occasion d’un colloque international consacré à ces enjeux ; mais pour autant, il n’échappera pas à tout ce qui, dans sa condition propre de bourgeois, d’Européen, “d’autochtone” imaginaire, tend à le rendre toujours plus étranger… »

Comment alors garantir la possibilité d’une rencontre et d’une communauté d’intérêt (la transformation sociale) entre l’exclu et le chercheur ? Il s’agit peut-être de trouver une commune extériorité à leur condition respective et tristement « complémentaire ». Extériorité toujours singulière, qui n’est pas là et qu’il faudrait investir, mais encore à trouver, à construire.

L’établissement de cette extériorité doit être le premier but de la rencontre et elle se produira si telle est son véritable but. Mais cette entreprise demande de la permanence, de la confiance, de la souplesse. Brossat parle de disponibilité – une disponibilité proprement infinie pour ce qui échappe à tout calcul d’intérêt. Une disponibilité qui aboutisse à « un dispositif d’échange dans lequel la parole d’un incompté puisse se faire entendre au point soudain de compter ».

C’est ce dispositif d’échange que nous cherchons à inventer, nous chercheurs cherchant la transformation sociale. Nous cherchons à « apprendre à nous voir par les yeux de [l’exclu]. Ce n’est pas seulement un geste moral ou une posture éthique, c’est un travail de discernement, une ascèse intellectuelle et politique destinée à nous conduire au cœur de notre condition historique. “L’autre” n’est jamais ici qu’un “nous-mêmes” auquel les circonstances n’ont pas souri, un nous-mêmes “déplacé” dont la différence n’est jamais qu’une variante de notre condition propre. »

Dans son chapitre, Brossat nous décrit, au départ de sa propre expérience d’échec, – il a mené une recherche avec des immigrés d’un centre d’accueil du centre de la France – des moments où le chercheur, l’enquêteur écrit-il, a l’intuition de ce que pourrait être ce dispositif. De ce que pourrait être le résultat de cet apprentissage. C’est par exemple quand il comprend « que ce n’est pas lui qui décide de la tournure que prendra l’investigation, c’est l’enquête elle-même qui dicte les conditions, qui pose les questions ». Ou quand, en plein entretien, pris dans ses pensées et n’écoutant qu’à moitié son interlocuteur, il se rend compte qu’il aurait fallu « établir une toute autre relation, durable, amicale, fondée sur une solide connaissance réciproque susceptible de nourrir la confiance pour que les entretiens prennent une autre tournure et deviennent plus libres. À l’évidence, se dit-il, sa bonne volonté et sa conviction intime d’être dans cette entreprise tout différent du fonctionnaire ne suffisent pas à défaire ce que la configuration établit – il faut que s’y ajoutent une endurance, une persévérance, une installation de la relation […] dans la durée pour qu’il puisse espérer voir des inflexions se produire, susceptibles de réduire la fracture biopolitique qui rejette brutalement “arrivants” et supposés “appartenants” sur des bords opposés ».

Plus tard, sur son vélo, rentrant chez lui, le chercheur reformulera ses pensées pour que d’autres apparaissent. Il se dira que, ce qu’il faut faire « c’est faire partie du paysage » ; que son visage, son nom, ses habitudes soient devenues familiers aux personnes qu’ils questionnent, interrogent, observent ; qu’il est impératif de renoncer à sa présomption de « questionneur » pour apprendre sur la durée à échanger avec eux ; « que le défi c’est de substituer le séjour auprès à la technique inquisitrice de l’interrogatoire ; de trouver en lui la ressource de descendre de son socle de dominant dominé pour tendre vers cette égalité des quelconques dépris de leurs statuts respectifs et esquissant les contours de la communauté désœuvrée des voisins, voir des amis, qui échangent et refont le monde à propos de tout et de rien, en dépit de leurs parcours propres si divers ».
Le chapitre que nous suivons se termine terriblement, brutalement. Du coq à l’âne, l’auteur, dans le dernier paragraphe, mentionne une dépêche du Monde. Elle vient de tomber. Une rumeur. Des mafieux auraient infiltrés des demandeurs d’asile afin de s’établir en toute légalité en France et y bâtir les succursales de leurs entreprises délictueuses… « Le monde du “on” a de beaux jours devant lui », conclut Brossat. Soudain, on mesure l’écart. Tandis que le chercheur s’applique à réfléchir aux conditions d’un échange véritable, et donc émancipatoire, avec des personnes pourtant exclues, afin de rendre un travail honnête, un témoignage réel sur ces personnes, qui révèle leur place dans l’égalité, qui fasse in fine, espère-t-il, bouger les mentalités, qui questionne les représentations, un journaliste (tout aussi mal payé !), faisant un grossier copié/collé d’une dépêche de l’AFP, reconduit – et avec quel impact ! – le dispositif scandaleux de dépossession, de fracture contre lequel le chercheur se bat !

 
Un paradoxe central
C’est en lisant en parallèle le chapitre d’Alain Brossat dont je viens de parler et le livre de Charlotte Nordmann : Bourdieu/Rancière. La politique entre sociologie et philosophie [2] que je me suis aperçu que ces deux textes parlaient de la même chose. Évoquaient une même expérience. On retrouve en concentré dans le texte de Brossat l’oscillation entre Bourdieu et Rancière que cherche à mettre en scène, dans son ouvrage, la philosophe. Cette dernière identifie, dans la suite d’autres critiques, un paradoxe central dans la sociologie de Bourdieu. Ce paradoxe, c’est cette redoutable aporie dont parle Brossat ci-dessus.

En effet, les rouages de la domination décrits par Bourdieu – la dépossession que subissent les dominés des capacités qui définissent leur humanité : capacité de penser en premier lieu, capacité de parler qui en découle, capacité politique – sont tels qu’un déterminisme implacable semble rendre impossible toute émancipation, toute remise en cause de l’ordre établi par les dominés eux-mêmes, qui le sont jusque dans leurs corps (incorporation de l’ordre social qui parait alors naturel – habitus). En montrant comment les dominés ne parviennent pas à s’approprier un discours rationnel et une approche critique de leur situation, étant toujours pris dans l’urgence des nécessités matérielles et développant en conséquence un mode de pensée exclusivement pratique ; ou en illustrant comment les dominés qui parviennent à s’approprier ce discours et la culture légitime qui va avec, légitiment toujours la domination (Brossat donne l’exemple du rap labellisé comme alternative à l’émeute : parole d’exclus soumise aux conditions disciplinaire des industries culturelles.) Bourdieu semble condamner les dominés à leur sort collectif. Sauf si…

Sauf si un chercheur (un sociologue, un intellectuel) intervient, dans le champ politique, en faveur des dominés. Ceux-ci, en effet, n’ont pas accès à la vérité sur leur situation, sur leur pratique. Cette vérité, seul le théoricien doit pouvoir leur livrer. Ainsi, pour avoir une parole politique, les dominés doivent-ils s’en remettre à des représentants. Cette délégation quasi obligatoire, loin d’être émancipatrice, fait endurer une aliénation supplémentaire aux dominés. Se taire ou être parlé : voici l’alternative. Et elle aboutit au même résultat, la dépossession. Seuls les intellectuels peuvent interpréter les plaintes, cris, grognements et autres récits de vie des dominés. Ils sont les médiateurs incontournables, le pont nécessaire pour accéder à l’espace politique, démocratique. Les dominés n’ont pas de parole, n’ont pas de voix. C’est un scandale. Bourdieu dévoile ainsi le vrai visage de la démocratie : « contre le préjugé qui veut que tous possèdent une opinion politique qui demanderait qu’à être prise en compte par les gouvernants, Bourdieu affirme que seuls peuvent avoir une opinion politique ceux dont le discours est légitimé par la hiérarchie sociale ». Contre la doxa démocratique qui affirme que tous les citoyens sont égaux politiquement, il montre qu’il existe des conditions sociales, économiques et culturelles à la participation politique, et que l’ignorance de cette vérité contribue à empêcher la démocratie d’être autre chose que formelle.

Combattre cette ignorance. C’est précisément la raison d’être de l’intellectuel, ce dominant dominé, celui qui n’est pas expert, mais libre, désintéressé et critique, solidaire car éprouvant une homologie de situation (toute illusoire puisse-t-elle être) avec les dominés.
Le chercheur ou le sociologue dont le capital culturel est le garant de sa place parmi les dominants, est lucide sur les fondements de sa propre position, il les critique. Il connaît ses propres déterminations : il se sait produit d’une histoire. Il peut concevoir la possibilité d’un enrayement des processus de naturalisation des statuts sociaux. Il a en outre la maîtrise du langage, des codes pour intervenir dans les champs politique, médiatique, culturel. Capable de ces analyses sur ses propres situations, l’intellectuel peut suivre une même méthode scientifique, rigoureuse pour comprendre la domination, comment elle opère sur les dominés, et sur les plus dominés des dominés ; pour concevoir une stratégie d’enrayement du processus de dépossession en cours. Mais la reconquête de la démocratie doit-elle être un combat contre la technocratie menée par des technocrates ? Faut-il vraiment défendre les intellectuels quand ils sont partie prenante de processus qui reproduisent la dépossession ?

L’impression dominante, face aux travaux de Bourdieu qui s’attachent à dévoiler l’état de la domination, c’est que la possibilité d’une rupture de ce régime est un doux rêve : parler hors d’un lieu de pouvoir est inconcevable. Pour accéder à ce lieu, il faut déjà avoir du pouvoir, c’est-à-dire du capital économique, culturel, social. C’est ici que Nordmann fait entrer en scène Jacques Rancière et son cinglant commentaire sur la sociologie de Bourdieu. Certes, les deux penseurs s’accordent sur une chose. Ils pensent que le problème auquel se confronte la politique démocratique est la division sociale des fonctions qui confère à certains le droit de penser et de parler et exclut les autres de la  communauté des êtres pensants.

Pour Rancière, la sociologie est néanmoins incapable de comprendre la dynamique de la politique d’émancipation. Tout le travail de cette science consiste à diagnostiquer l’inégalité afin d’y remédier. Alors que pour cela, il faudrait, selon le philosophe, procéder à l’inverse : poser l’égalité et imposer sa réalisation. Il n’y a pas d’autre moyen de faire advenir l’égalité que de la supposer. Il n’est donc rien en quoi le discours de la sociologie puisse être utile aux dominés. Au contraire, la défiance, le soupçon à l’égard des institutions est moins ce qui les fait vaciller, comme le prétend le sociologue, qui ce qui en assure la pérennité : « le plaisir de se croire éclairé sur la méconnaissance qui frappe les autres et particulièrement ceux qui occupent un rang inférieur, maintient chacun à sa place ».

La démonstration de l’inégalité reproduit de l’inégalité, elle bloque tout processus égalitaire. En dévoilant l’hypocrisie démocratique, en estimant que la croyance en l’égalité maintient, car elle la dissimule, la vérité de la dépossession, le sociologue ne participerait aucunement à un projet d’émancipation. Chez Rancière, le terme d’intellectuel dit à la fois l’égalité intellectuelle de tous et le tort qui lui est fait par l’ordre social. Que doit donc faire le chercheur qui voudrait chercher à faire advenir l’égalité en la supposant ? Il doit refuser et combattre la représentation sociale de l’intellectuel qui confère à ce dernier une si bonne place parmi les dominants. Il doit salir la pureté scientifique : des enjeux politiques, concrets, locaux peuvent être moteurs pour le développement de la connaissance.

En fait, le chercheur ne cherche pas la transformation sociale, ce n’est pas l’objectif de ses études. Non, il doit la réaliser en cherchant, et pour cela il a besoin que les gens avec  qui il recherche pensent et, pour reprendre le mot d’Étienne Balibar, qu’ils soient le plus nombreux possibles à penser le plus possible.

 
Conclusion
C’est à ce moment, celui où on réfléchit à des manières de penser des dispositifs de recherche et de transmission qui supposent l’égalité, que Brossat, dans son chapitre, fait soudain tomber, fracassante, la dépêche du Monde. C’est bien beau de réfléchir les conditions de possibilité d’un dispositif de rencontre/recherche réalisant l’égalité, reste à voir son efficacité : ce qu’il réussit à produire. Cette référence à la dépêche du Monde qui conclut le chapitre de Brossat met clairement fin aux ardeurs égalitaires dans lesquels l’auteur était pris. La force du « on », la force des représentations, des préjugés, des  dispositifs qui reconduisent, même en douceur, les exclusions ne peut pas ne pas être prise en compte. Le philosophe est un être situé et déterminé, ses pratiques (sa philosophie) également. Sa puissance généreuse de pensée ne peut être séparée de son impuissance, celle qui nait de sa confrontation aux idéologies dominantes. Voilà à mon avis ce que Brossat veut nous dire quand il mentionne cette dépêche à la fin de son article. Une sorte de confidence lucide d’impuissance.

Pour ne pas être déconnecté, et pour avoir l’ambition d’un peu d’efficacité, le chercheur doit pouvoir penser et faire avec ses propres déterminations, et les déterminations des personnes avec qu’il cherche. Toute prise en compte des déterminations sociales qui confinent les individus dans des situations de dominations et d’inégalités ne veut pas dire la reconduction de ces dernières.

Si on comprend cette impossibilité de se défaire de ses déterminations et de penser hors un contexte inégalitaire comme un retour de la sociologie, cette dernière doit toutefois prendre en considération les critiques émises par Rancière et reformuler ses ambitions, moins descriptives, moins scientifiques. « Il s’agirait de cerner ce qui s’oppose au  déploiement de notre puissance de penser ensemble, et être en même temps conscients de la possibilité de son augmentation. »

Une conception trop monolithique de la domination peut-être, du côté des chercheurs, un élément qui s’oppose à notre puissance de penser. La domination n’est pas posée, là, une fois pour toute, en un seul bloc. Elle est biopolitique. Elle est continuellement reproduite, recrée. Chaque acte qui assure la domination est aussi l’occasion d’un décalage, d’une subversion. Le trouble structurel dont l’ordre est affecté rend la transformation possible, pensable. Même l’appropriation de la culture légitime peut-être l’occasion d’une inadéquation à l’ordre. Penser les déterminations n’implique pas de conclure à leur infinie reproduction et il importe au contraire à chercher à cerner les conditions historiques de l’émancipation. Celle-ci se développe quand on reconnaît à la vie pratique une parole propre, une réflexivité propre, une puissance propre. ♦


*Cette analyse a été publiée dans Contribution au débat n°5 (2015-2016), « Sur la recherche en éducation permanente/populaire », une publication de CFS asbl

[1] Alain Brossat, Autochtone Imaginaire, étranger Imaginé, Éditions du Souffle, 2012.

[2] Charlotte Nordmann, Bourdieu/Rancière, La politique entre sociologie et philosophie, Éditions Amsterdam, 2006.


Image : © Emine Karali

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