« Une architecture hospitalière, ça n’existe pas » – Entretien avec Léopold Lambert

Entretien avec Léopold Lambert, architecte, écrivain et rédacteur en chef du magazine The Funambulist
Propos recueillis par Hélène Hiessler, chargée de projets à Culture & Démocratie

Léopold Lambert écrit sur « la politique des corps et des espaces ». Il opère une triangulation entre le monde de l’architecture et de l’urbanisme, celui des sciences sociales et celui du militantisme politique. Dans le cadre de 3days4ideas, il a été invité avec la metteuse en scène Léa Drouet à réfléchir au terme « hospitalité » en mêlant ces différentes perspectives[1]

Qu’est-ce que c’est qu’une « architecture hospitalière » ?
J’ai envie de faire de la provocation en disant qu’une architecture hospitalière, ça n’existe pas. Une partie de mon travail de chercheur indépendant est attachée à des géographies et à des situations politiques particulières, notamment en Palestine et autour du colonialisme français. L’autre partie consiste à regarder, de manière un peu plus large, « qu’est-ce que l’architecture ? » et quelles sont les choses qu’on retrouve dans tous les types d’architecture, que l’on parle du mur de l’apartheid en Palestine ou du mur qui est juste à côté de nous pendant qu’on est en train de parler.

L’un de mes arguments est que l’architecture est toujours violente. Il ne s’agit pas nécessairement d’une violence politique mais plutôt simplement une violence physique. Par exemple si j’essaie, là, maintenant, de traverser le mur à côté de nous avec mon corps, je vais me blesser. Parce que le mur a été construit de telle sorte que l’énergie propre au corps, quel que soit le corps, ne soit pas suffisante pour atteindre l’intégrité structurale du mur. C’est un constat avant même toute analyse politique de « pourquoi ce mur est ici ? ». Lorsqu’il y a des murs, les corps sont contraints d’être d’un côté ou de l’autre de leur tracé, sans qu’on puisse vraiment le traverser sauf aux endroits prévus par les personnes qui les ont construits – ce qu’on appelle les portes. Ou à l’endroit où le mur s’arrête.

Ensuite, force est de constater que tous ces murs cristallisent aussi des forces politiques. La plus évidente et la plus omniprésente est celle de la propriété privée. On se sert de cette capacité qu’ont les murs à pouvoir contrôler les corps pour, justement, décider de qui se trouve de quel côté de leur tracé. Là on commence quand même à politiser un peu cette violence. Quand on est solidaire de luttes politiques qui se battent contre un ordre dominant, a priori, par définition, on va plutôt avoir tendance à trouver que l’immense majorité de ces murs, l’immense majorité de ces architectures, tend à cristalliser et à renforcer cet ordre dominant et donc il est très facile d’en arriver à la conclusion finale que nulle architecture n’est hospitalière dans le sens où on aimerait penser l’hospitalité, que nulle architecture ne peut servir les luttes politiques que l’on soutient.

Dans les faits, on peut quand même trouver quelques exemples d’architectures qui, malgré tout, nous semblent permettre ces luttes et incarner ce pourquoi on se bat. Mais, je suis convaincu qu’on ne peut faire une architecture qui serve véritablement à la sape de l’ordre dominant que si l’on assume cette violence propre à l’architecture… Je ne crois pas à une architecture non violente – je ne sais même pas ce que ça voudrait dire – et je pense que la vraie question, c’est moins « Comment créer une architecture non violente ? » que « Contre qui et contre quoi est dirigée cette violence ? »

Un exemple ?
Je pense à l’agence Recetas Urbanas, créée par l’architecte sévillan-andalou Santiago Cirugeda, qui a construit entre autres des lieux de socialité, des lieux prolétaires, des lieux où on peut parler justement d’une certaine hospitalité des corps qui, d’habitude, n’en sont pas vraiment les sujets. Je pense à des petits lieux de quartier – on pourrait presque dire « maisons de quartier » même si ce terme évoque plutôt des structures très institutionnalisées –, dans des friches urbaines ou des espaces vacants appartenant à la ville ou à des propriétaires privés. Mais ces structures sont très souvent illégales, ou presque. Cirugeda est quelqu’un qui pense beaucoup en termes de loi, qui sait exploiter les zones grises du droit et de la loi pour justement faire en sorte d’être dans une semi-légalité, dans une négociation avec la limite du légal. Des démarches de ce type sont tout à fait conscientes de ce qu’elles font et n’ont pas peur d’être dérangeantes pour un certain ordre, une certaine population.

Qu’est-ce que l’illégalité ? C’est une violence. On ne peut pas commettre un acte illégal sans reconnaitre que c’est une violence contre le « consensus forcé » qu’on appelle la loi. Je pense que ce genre d’architectures qui n’ont pas peur de la violence qu’elles peuvent incarner est véritablement celui qui met à mal l’ordre dominant.

On pourrait aussi citer le contre-exemple des bancs – dont a parlé Elsa Dorlin dans son intervention[2] – qui ont été dessinés de manière tout à fait explicite pour que personne ne puisse s’y allonger. On pourrait penser qu’aller installer un lieu « hospitalier » pour les personnes qui dorment dans la rue dérangera le plus grand nombre – mais je dis souvent aux architectes qu’avant d’être choqué·e·s par les dispositifs urbains à l’encontre des personnes sans-abri, on devrait sans doute s’insurger contre le fait que des personnes aient été mises dans cette situation de très grande précarité. Cette installation serait donc une action violente. Encore une fois : non pas « Existe-t-il une architecture non violente ? » mais « Contre qui dirige-t-on sa violence ? »

La vraie question, c’est moins « Comment créer une architecture non violente ? » que « Contre qui et contre quoi est dirigée cette violence ? »

Dans Printemps précaire des peuples[3], Maria Kakogianni s’intéresse aux  mouvements d’occupation des places en interrogeant leurs réussites, leurs échecs du point de vue de ce qui peut perturber les récits de la défaite (le discours du There is no alternative).  Du point de vue de l’architecte, existe-t-il des places plus ou moins (in)hospitalières ?
J’ai fait partie d’Occupy Wall Street et je dois dire que ce que j’ai appris de ce mouvement tient plus à ses erreurs et à ses faillites qu’à ses réussites. Ça touche à plein de choses, et notamment au fait qu’il ait plus mobilisé de personnes jeunes et blanches que des organisations politiques afro-américaines, latinos ou autochtones pourtant bien mieux organisées. Mais il y a aussi des considérations stratégiques. Traverser un grand pont, par exemple, comme le pont de Brooklyn, il n’y a rien de mieux pour se faire arrêter : on peut coincer dix mille personnes avec deux cents flics sans aucun problème parce que c’est une forme d’architecture qui est des plus faciles à contrôler.

À propos d’une place, plus généralement, on peut se demander où elle se situe, si elle est facile à scinder du reste de la ville. J’ai participé à des manifestations récentes à Beaumont-sur-Oise, à Aulnay‑sous‑Bois ou dans d’autres banlieues parisiennes, et on se rend aussi compte que la police n’intervient pas là-bas de la même façon qu’au centre-ville. C’est tout le paradoxe : dans ces banlieues la police est omniprésente au quotidien, et de manière extrêmement violente et raciste, mais quand il y a des manifestations, finalement, on s’en fout que les rues d’Aulnay soient paralysées. Sauf lorsqu’il s’agit de manifestations devant des lieux de pouvoir comme des commissariats ou, en février 2017 lorsque nous étions 3000 devant le tribunal de Bobigny pour protester contre les violences policières et que dans ce cas, la réponse de la police a été des plus violentes. Pour revenir aux places, on peut se demander aussi : de quelle manière peuvent-elles être contrôlées par la police ou par les différentes sortes d’autorité ? J’ai l’intuition, peut-être erronée, que moins il y a d’architecture et moins il y a de pensée précédant le rassemblement, mieux c’est. Beaucoup d’architectes se sont posé la question : « Qu’est-ce qu’une place qui permet vraiment la démocratie ? » Or je pense que moins on en fait, mieux c’est.

Pour revenir au terme d’« hospitalité » : il pose aussi la question de « Qui est l’hôte ? ».  Ça implique un positionnement des rôles et des corps dans l’espace. C’est le titre de votre intervention avec Léa Drouet : pouvez-vous expliquer ce choix ?
Le terme est moins un choix qu’une proposition de réflexion qu’on nous a faite. Il amène toutes sortes de questions intéressantes. La question des personnes exilées, qui a été beaucoup discutée notamment lors de l’atelier proposé par Elsa Dorlin, le place dans un contexte particulier où il est moralisé. Dans ce contexte, le paradigme de l’hospitalité – qui est finalement, celui des gauches blanches européennes – présuppose l’idée qu’il y a une légitimité pour les populations européennes à accueillir des personnes non-européennes, ce qui participe à un récit national de « Ici, c’est chez nous ». Et cette question de l’accueil des personnes exilées souvent remplace, ou en tout cas, préoccupe ces gauches blanches de manière bien plus forte que celle des citoyen·ne·s racisé·e·s de leur propre société. Dans le même temps, en reprochant aux gouvernements européens de ne pas faire assez pour ces personnes exilées – les loger, les nourrir –, ces gauches blanches commettent aussi une erreur de lecture fondamentale de la situation. Ce n’est pas que les gouvernements ne font pas assez, c’est plutôt qu’ils en font bien trop. Il serait plus juste de penser en termes de démantèlement des structures de contrôle des frontières et du paradigme d’État-nation qui créent les problèmes et la violence envers les personnes exilées.

Comment la question « Qui peut parler ? » s’inscrit-elle dans votre champ d’action
Cette question du « Qui peut parler ? » est en fait double. D’abord, qui, dans la situation telle qu’elle est aujourd’hui, a le droit de parler ? On voit bien, dans n’importe quelle conversation dans un contexte normatif, comment se révèlent les différences genrées, racialisées, socialisées et classées, et à qui, dans cette société, on attribue tacitement ce droit de parler. Mais se demander qui peut parler, dans le contexte militant, c’est aussi se demander au niveau structurel : « Peut-on parler quand on cumule les privilèges ? » Ne faudrait-il pas que parlent les personnes qui savent dans leur chair ce que représentent ces différents systèmes d’oppression ? Dans le système universitaire par exemple, on se rend bien compte que le savoir auquel on prête la plus grande valeur est celui dont on suppose (à tort ou à raison) qu’il a été produit dans une situation d’objectivité, c’est-à-dire, au-delà de ce que beaucoup appellent (sans se rendre compte de leur condescendance de dominant·e·s) « les passions ». Étant éditeur et avec mon équipe, nous nous efforçons de faire valoir un savoir produit dans la reconnaissance de sa propre subjectivité et dans une attitude résolument politique et militante. Nous laissons le leurre de l’objectivité à celles et ceux qui se pensent journalistes ou intellectuel·le·s et qui refusent de reconnaitre combien les prémisses de tout ce qu’ils et elles écrivent sont fondamentalement biaisées elles aussi. ♦

 


[1] La captation peut être visionnée ici : https://www.3days4ideas.be/fr/hospitalite

[2] La captation peut être visionnée ici : https://www.3days4ideas.be/fr/camouflage

[3] Maria Kakogianni, Satya Chatillon, Printemps précaire des peuples, Divergences, 2017. Voir aussi « La peau des mots », p. 13 du Journal de Culture & Démocratie n°49.

 

Image : © Emine Karali

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