La peur émerveillée du monde – Isabelle Coutant

Propos d’Isabelle Coutant, sociologue chargée de recherche au CNRS, recueillis par Baptiste De Reymaeker, coordinateur chez Culture & Démocratie

La sociologue française Isabelle Coutant vient de publier au Seuil un livre, Les migrants en bas de chez  soi, qui mêle récit personnel, enquête et analyse sociologique sur un évènement qui secoua son quartier – la Place des Fêtes, dans le XIXe arrondissement de Paris –  durant l’été 2015 : l’occupation sauvage, puis tolérée, par des migrants, d’un ancien lycée, juste en face d’un collège qui se préparait à la rentrée de septembre…   


« Qu’est-ce qu’un évènement ? C’est quelque chose qui vient rompre les habitudes, qui déstabilise nos grilles de lecture pour appréhender le monde et qui dans un premier temps sidère. On ne comprend pas ce qui arrive, on ne sait pas intellectuellement comment l’appréhender.»
Isabelle Coutant, Les migrants en bas de chez soi


Votre livre est un objet hybride, entre le récit d’une expérience personnelle, la trace ou l’acte de mémoire et l’enquête sociologique. Pouvez-vous nous parler de sa genèse ?

Ce texte n’est pas né d’un projet de recherche. C’est une réaction à un évènement auquel j’ai été confrontée d’abord comme habitante et citoyenne et ensuite comme sociologue. Cet évènement, c’est l’occupation, par des migrants, d’un ancien lycée désaffecté dans le quartier populaire et cosmopolite de la Place des Fêtes, à Paris, juste en face d’un collège. Durant l’été 2015, une centaine d’hommes originaires du Soudan, d’Érythrée et d’Afghanistan s’y sont installés, avec l’aide de personnes issues du collectif La Chapelle (collectif né initialement pour soutenir les migrants qui campaient sous le métro aérien, au niveau de la station La Chapelle et en réaction aux violences policières qui avaient été exercées lors des démantèlements de ces camps).
L’occupation du bâtiment fonctionnait en autogestion. Les personnes qui soutenaient l’occupation étaient plutôt jeunes, certaines déjà engagées dans la lutte auprès des sans-papiers, d’autres riveraines du XVIIIe qui s’étaient conscientisées. Des étudiants ont aussi commencé à s’intéresser au lieu, dans sa dimension créative : il fallait tout inventer pour que ça fonctionne. Il y avait des permanences infirmières, des permanences juridiques, des cours de français, des visites de Paris, des sorties culturelles, …

La rencontre entre les habitants du quartier et les occupants du lycée s’est faite surtout lors de la rentrée scolaire, le bâtiment occupé faisant face au collège du quartier. Il y avait seulement quelques mètres qui séparaient l’entrée du collège de l’entrée du bâtiment occupé. Les enfants avaient vue sur ce qui se passait dans la cour de l’ex-lycée depuis leur salle de classe, depuis leur cour de récréation.
Peu à peu les parents d’élèves ont commencé à s’intéresser de plus près à ce qui se déroulait au lycée, avec une inquiétude et aussi de l’énervement envers les pouvoirs publics qui avaient toléré une occupation à cet endroit-là sans accorder de moyens, en face d’un collège, dans une zone prioritaire, avec beaucoup d’enfants boursiers issus de l’immigration. En arrière fond, il y avait un enjeu local : une volonté des parents que ce collège ne soit pas trop stigmatisé afin de lutter contre l’évitement scolaire (qui participe de la ghettoïsation de ce type d’établissement). Je me suis intéressée à cette histoire locale, aux enjeux locaux,  à des choses dont n’avaient pas conscience les occupants du lycée et leurs soutiens. A l’échelle du quartier, il y avait deux causes qui s’entrecroisaient, non sans frottements : la cause des migrants et la cause du quartier…
C’est à ce moment-là, en voyant les remous et les tensions que l’occupation provoquait localement – par exemple, l’amicale des locataires du bâtiment voisin du lycée s’est scindée : il y avait les pour, il y avait les contre, …  – que je me suis dit qu’il y avait quelque chose à étudier : que provoque une arrivée de migrants non préparée et non pensée à l’échelle d’une ville, d’un quartier ? Je me suis mise à observer ce qui se passait, ce que ça révélait comme questions plus générales.

À la rentrée scolaire, les migrants étaient nombreux.  Le lycée occupé était un lieu ouvert, il y avait un manque d’espaces d’accueil sur Paris et il n’y avait plus de campement de rue, donc les nouveaux arrivants dans la capitale rejoignaient le lycée…  Ils étaient 450 début septembre.
Il y a eu la mort du petit Alan Kurdi dans les jours qui ont suivi. Ce drame, fortement médiatisé, a provoqué un choc moral au niveau de l’opinion publique. À ce moment-là, il y a eu un afflux de dons à destination des occupants du lycée. Il y en avait trop ! C’était impossible à gérer. Cet afflux de dons qui s’entassaient dans la cour du lycée, à la vue des gens, attirait aussi des trafics … Des gens arrivaient là pour récupérer et revendre. Les choses se sont désorganisées à l’intérieur du lycée. Il y a eu des bagarres, juste au moment où les enfants allaient rentrer à l’école. L’autogestion  dans un tel contexte montrait ses limites.

Tout cela a accru la colère d’un certain nombre d’acteurs locaux ou de simples habitants envers la mairie de Paris qui avait toléré cette occupation dans un quartier déjà déconsidéré, délaissé. C’était vécu comme une forme de mépris des pouvoirs publics vis-à-vis des riverains…  Les gens considéraient qu’un tel évènement ne se serait jamais produit dans les beaux quartiers.

Il n’y a pas une mairie propre à l’arrondissement, plus au courant de la réalité du quartier ?
Si mais, en réalité,  elle a peu de pouvoir par rapport à la mairie centrale. Cet évènement montre cela aussi. L’arrivée des migrants a révélé des enjeux de pouvoirs latents, des structures latentes…
En l’occurrence la mairie du XIXe arrondissement a  été mise devant le fait accompli. Ça lui a été imposé. Le maire de l’arrondissement était dans une situation complexe. Il est maire d’un arrondissement populaire, avec des habitants  en partie issus de l’immigration ; un arrondissement qui a eu une tradition d’accueil tout au long du XXe siècle. C’était difficile pour lui de dire « on ne veut pas des migrants ». Mais en même temps il était mal à l’aise vis-à-vis des électeurs qui lui reprochaient, à lui, cette situation. À côté du problème de la proximité entre le lycée occupé et le collège il y en avait un autre. Il avait été obtenu que le lycée soit transformé en médiathèque. C’était un enjeu fort pour l’arrondissement, et un succès pour le maire et les élus d’avoir obtenu cette médiathèque, dans le seul arrondissement de la capitale sans médiathèque ! Pour les acteurs locaux engagés autour de ce projet de médiathèque c’était un coup dur. Car après voir toléré l’occupation, la mairie (centrale) a annoncé que l’ex lycée deviendrait après évacuation un centre d’hébergement d’urgence. Ce sont des micros-enjeux locaux, mais à travers ça, il y a des enjeux plus généraux concernant les rapports de pouvoir entre institutions, les politiques à destination des quartiers populaires…

Vous souhaitez, dans votre ouvrage, reconstituer l’espace des points de vue… La sociologue peut-elle à un moment de l’enquête prendre parti ? Peut-elle être actrice et observatrice ?
Je fais une sociologie qui est très proche de ce que font les anthropologues. J’utilise l’ethnographie comme méthode principale. La sociologie, telle que je l’ai apprise, autorise l’utilisation du « je » dans les écrits. L’analyse de la situation d’enquête, la réflexivité sur ce qui se joue pendant l’enquête, sur la manière dont on est perçu, dont cela évolue au cours de l’enquête, c’est essentiel car tout cela a des influences sur ce que les gens disent. Contrairement à ce qu’on croit, cette dimension subjective, si elle  est réflexive, est un gage de rigueur, de scientificité et de plus grande objectivité. Quand on arrive, comme chercheur, on perturbe le milieu qu’on observe. C’est mieux d’en avoir conscience et d’essayer de comprendre ce qui se joue plutôt que de penser qu’on ne perturbe rien du tout.
Ce qui donne ce ton très particulier au livre et qui peut étonner, c’est le fait que j’y prends une place plus importante que celle de l’enquêtrice. C’est que là je suis une actrice de l’histoire que je décris : en tant qu’habitante et parent d’élève du collège,  collègues de militants engagés dans l’accueil des migrants, enseignante dans un master où se mettent en place des programmes à destination des réfugiés, etc. Même si j’avais voulu ne pas l’être, ça aurait été illusoire de me mettre dans la position extérieure d’observatrice. Sous plusieurs de mes identités, j’étais affectée par ce qu’il se passait là, pas seulement en tant que sociologue. Il me semble plus rigoureux de donner au lecteur les éléments pour comprendre la place que j’occupe par rapport à ce que je dis : je suis à la fois sociologue et actrice du jeu que j’étudie. Donc cela donne cette écriture particulière mais qui me semblait la plus juste, pas seulement humainement, scientifiquement aussi.

Ce n’était pas une volonté de départ de produire un texte pour toucher davantage de personnes ?
C’est une question qui me travaille depuis longtemps. Quand j’écris je pense, comme tous les gens qui écrivent, à un lectorat, et je pense toujours à un lectorat plus large que le lectorat universitaire parce que ça fait partie de ma motivation à faire des sciences sociales, que ce soit accessible en dehors du milieu académique ; que ça puisse être un instrument pour les citoyens.
J’ai toujours eu le souci d’essayer d’écrire de la manière qui soit la plus accessible possible, et je tente de le faire de mieux en mieux. Ça faisait partie des choses sur lesquelles j’étais en chemin, indépendamment du travail mené pour ce livre-ci.
Par ailleurs, dans le cadre de l’écriture de ce livre-ci, pour que les gens comprennent vraiment l’évènement, et le comprennent aussi sociologiquement, il fallait qu’ils prennent la mesure de ce qu’il avait été, dans ce qu’il induisait comme bouleversements, émotions, incompréhensions, choses surréalistes,.. Cette tonalité littéraire du texte, ce n’était pas pour faire de la littérature plutôt que des sciences sociales : il me semblait que c’était nécessaire pour vraiment faire prendre la mesure de ce qui avait été, donner à comprendre l’évènement et les propos des uns et des autres.

Quelques mots sur la posture du chercheur vis-à-vis du migrant : le statut des paroles récoltées… Comment briser cette frontière entre celui qui détient la parole légitime/légitimée et celui qui « crie » ?
Ça me met mal à l’aise parfois de me trouver porte-parole alors que ce sont eux qu’il faudrait entendre. Dans le type d’écriture qui est le mien, j’ai toujours accordé beaucoup de place à la parole des enquêtés. Quand j’étais plus jeune, je retapais des extraits d’entretien assez longs, décalés du texte principal, parce que c’était comme ça qu’on m’avait appris à faire. Plus j’avance, plus j’intègre ça dans le cours du texte principal. Ça permet une lecture plus fluide. Je me suis rendue compte en effet que certains lecteurs ne lisaient que les extraits d’entretiens et que d’autres au contraire les sautaient pour ne lire que les passages analytiques. Ça m’a posé problème. Ainsi je travaille de plus en plus à mêler l’analytique à l’empirique dans l’écriture. Cela donne visuellement – et peut-être symboliquement ? – le même statut à la parole des enquêtés et à mon analyse.

Il y a une autre de mes caractéristiques de sociologue, à travers mes différentes recherches, que je réitère dans ce livre : c’est cette manière pour dire mon point de vue à moi de récolter l’ensemble des points de vue…  C’est Bourdieu qui parle d’espace des points de vue à reconstituer. Dans la Misère du monde, il décrit la place du sociologue comme un promontoire d’où il observe le paysage. Avec ses lunettes, il arrive à voir tout le paysage. Le sociologue, en essayant de reconstituer les points de vue sur un évènement ou sur un thème, arrive à une position qui n’est pas supérieure mais spécifique. En tant qu’acteur, que citoyen, il est comme les autres, pris dans le jeu, il n’a pas une position de surplomb, mais en tant que sociologue, sa méthode de recherche lui permet d’accéder au point de vue sur l’ensemble de l’espace des points de vue.

Dans le livre, au moment de conclure, vous redevenez actrice, citoyenne assumant une position, un parti-pris, non ? Là vous n’êtes donc plus sociologue ?
L’éditeur m’a encouragée à esquisser des pistes de réflexion dépassant largement le cas étudié en conclusion.  J’y prends position de manière beaucoup plus globale sur la question de l’accueil. Mais cette conclusion,  j’y aboutis par la réflexion sur ce qui s’est passé là et par rapport à un certain nombre de lectures que j’ai faites. Je suis sans doute plus timorée que de nombreux collègues qui travaillent sur ces questions. Je n’ai pas de solution politique simple. Par contre je peux voir un chemin. Il n’y en a pas 36 ! Soit c’est le repli et le rejet, soit il faut travailler la société pour que cette rencontre entre nos sociétés européennes occidentales et les migrants produise autre chose. Je pense qu’il est nécessaire d’accélérer le processus d’intégration des marges, quelles qu’elles soient, pour, à terme, atténuer les tensions. J’ai l’impression qu’il n’y a pas d’autres solutions pour des sociétés démocratiques.
Sur la question de l’ouverture des frontières – position fort répandue dans les sciences sociales, en sociologie et anthropologie des migrations plus spécifiquement -, il y a un certain nombre de collègues qui sont très au clair avec ça. Je suis moins à l’aise pour avoir une position aussi tranchée. Je travaille sur la France depuis longtemps. J’ai le point de vue de quelqu’un qui se penche sur la question de l’insertion des migrants dans les quartiers populaires en Île-de-France. Je sais la complexité, le temps que ça prend, les difficultés. La question de la montée du Front National, ça fait longtemps que je l’observe, depuis les années 2000. Les interviews des personnes qui dans ce livre se montrent hostiles aux migrants et proches d’un vote FN, s’inscrivent dans une pratique d’entretiens avec des électeurs FN que je fais depuis 20 ans. Évidemment il y a des gens parmi eux avec lesquels il est très difficile de discuter, mais il y a aussi beaucoup de gens avec lesquels on peut discuter, dont on peut comprendre, malgré tout, le raisonnement, quand on se met à leur place. Tout ça fait que, pour moi, c’est compliqué d’avoir un discours très simple sur ce qu’il faudrait faire, même si du point de vue des valeurs, j’ai pris position dans cette conclusion…
Ce qui est intéressant dans l’expérience de la Place des fêtes, c’est que le discours humaniste d’accueil a finalement pris le dessus, ce qui a permis de contenir les discours de rejet et de haine et d’empêcher  l’instrumentalisation de la situation. C’est le rôle des élites intellectuelles et politiques de dire, sans être dans le mépris, qu’on ne peut que tenir la route sur la question des droits humains et des valeurs qui sont au fondement de l’UE.  La peur qui explique le rejet  des migrants, c’est la peur de la perte d’identité, mais l’Europe, si elle n’est plus fidèle à ses valeurs humanistes, elle se perd. L’identité bouge, n’est pas figée. Le rejet, la xénophobie, ce n’est pas ce pourquoi l’Europe est née.

Michel Agier définit une situation frontière en ces termes : une situation d’entre-deux « où chacun découvre sa relative étrangeté au regard des autres, et doit rendre la relation plus familière pour pouvoir la comprendre et s’y mouvoir »… Est-ce que vous avez vu à l’œuvre un processus de transformation culturelle, l’avènement d’un autre cosmopolitisme, non pacifié, politique ? Est-ce que les migrants que vous avez rencontrés se considèrent comme sujets politiques ou comme avant-gardes de la promotion des droits humains ? Ou est-ce que la précarité de leur situation, la violence de leur parcours, l‘indignité de leur condition de vie empêche tout ressaisissement « politique » ?
Étant sociologue, et telle que j’ai été formée, j’ai du mal à développer  un discours général sur les migrants.
Sur ce qui se joue politiquement dans ces lieux frontières, ça dépend de qui sont, au départ, les migrants. L’immigré est un émigré. Quelle était sa situation sociale, familiale dans le pays d’origine ? Je vois des migrants qui sont analphabètes, originaires de petits villages ruraux, des campagnes ; d’autres, de plus en plus, sont des jeunes cultivés, issus de la classe moyenne urbaine. Avec ceux-là, qui ont déjà une culture et une réflexion politiques, une construction politique commune peut se faire. Dans le cadre du programme d’ouverture de l’enseignement supérieur  aux demandeurs d’asile, sur le banc des universités ou des écoles, des migrants de différentes nationalités   – ceux qui parlaient anglais –  se sont trouvés et une prise de conscience sur une condition commune a pu se développer. Pour les autres, le droit à la ville, le commun, le cosmopolitisme,… sont des notions qui ressortent d’un référentiel beaucoup trop éloigné d’eux. Je ne veux pas dire qu’ils ne seraient pas capables de se l’approprier,  mais sur mon temps court d’observation, ils en étaient loin !

Il y a eu des échanges intéressants à l’intérieur du bâtiment avec les étudiants qui venaient soutenir, proposer des cours, des visites,… Et les transformations, les déstabilisations, c’est de part et d’autres qu’elles se produisent. La rencontre de l’altérité n’est pas à sens unique.
Même si les anthropologues n’aiment pas trop la notion de culture car elle réifie des choses de manière exagérée, quand on expérimente ce genre de lieu, on voit bien qu’il y a des différences culturelles. Et la rencontre sans médiation institutionnelle est intéressante dans ce qu’elle produit d’échanges et de transformations mutuelles.

Mais ces échanges et transformations n’étaient pas le cœur de mon enquête. Ma question centrale c’était : qu’est-ce que  cette occupation a fait dans le quartier ? De ce point de vue-là, la notion la plus intéressante à travailler était celle d’évènement.
J’ai repris la définition d’évènement proposée par Alban Bensa et Éric Fassin dans leur article « Les sciences sociales face à l’évènement ». Eux-mêmes s’appuyaient sur la définition de Deleuze. Je trouvais que ça parlait bien de ce que moi j’avais ressenti en tant qu’habitante. Il y a quelque chose qui sidère, qui produit énormément d’affects, parfois contradictoires. Beaucoup d’habitants disaient qu’ils ressentaient des choses qu’ils n’aimaient pas ressentir, comme de  la peur.  Face à une situation de détresse, on se dit qu’évidemment ce qui est bien c’est d’ouvrir ses portes… et en même temps on ressent des émotions contradictoires. Ça produit une déstabilisation qui fait qu’à un moment donné on ne sait plus comment penser les choses, ni comment appréhender ce qui arrive. C’est ce que dit la notion d’évènement : une rupture d’intelligibilité. Ça rompt les habitudes de façon tellement brutale qu’il y a un effet de sidération, de turbulence interne. Cela produit soit de l’engagement, soit du repli…

Vos voisins ont-ils lu le bouquin ?
Certains oui. C’est assez particulier comme expérience. J’essaie de plus en plus d’organiser des retours avec les personnes que j’ai rencontrées lors de mes enquêtes. Là, ces personnes sont mes voisins ; le terrain c’est le lieu où je vis. Ce n’est pas confortable. Mais ça se passe plutôt bien. Je pense que les gens sont contents que ce livre existe, ça a un effet de restauration symbolique. Qu’un livre sorte au Seuil (éditeur prestigieux), sur la Place des Fêtes (lieu stigmatisé), ça contraste.
J’ai l’impression qu’un certain nombre de mes voisins se sont reconnus dans ce qui est écrit là. Même parmi ceux que j’ai appelés les gens hostiles.
Quand on sait qu’on va être lu, ça suppose une certaine éthique dans l’écriture. On y pense quand on écrit. C’est sans doute ce qui donne ces portraits très complexes et nuancés notamment des anti-migrants. Je savais qu’ils allaient peut-être lire ce livre, je ne pouvais pas caricaturer ou simplifier leur parole.

Comment expliquez-vous que ce soit essentiellement des femmes, des mères qui se sont investies dans l’accueil des migrants, dans le travail de sensibilisation vis-à-vis du quartier, et de lobby vis-à-vis des autorités ?
Les engagements locaux sont souvent des engagements de femmes, en tous cas quand ils sont liés aux enfants. Ces femmes du quartier qui se sont engagées auprès des migrants, dans le Lycée occupé, s’étaient déjà constituées en collectif avant l’évènement que je décris.  Ce sont des femmes qui se connaissaient depuis une quinzaine d’années autour de la crèche parentale. Dans mon quartier relativement défavorisé sur le plan de l’accompagnement institutionnel, il y avait insuffisamment de crèches. Il y en avait une seule pendant longtemps alors qu’il est densément peuplé !
Les habitants des quartiers comme le mien ont l’habitude de devoir se battre, de devoir faire pression sur les politiques et de s’organiser. Après s’être organisées autour de la garde des enfants en bas âge, ces femmes se sont opposées à la fermeture de classes d’école, elles se sont engagées également dans les réseaux éducation sans frontière – au moment où il a commencé à y avoir des expulsions de familles sans papiers dont les enfants étaient scolarisés dans les écoles du quartier – , puis elles se sont battues pour que le collège reste dans le réseau d’éducation prioritaire, peu de temps avant l’occupation du lycée par les migrants…

Quel regard portez-vous sur les militants d’extrême gauche qui jugent très rapidement les initiatives « humanitaires » de « colonisatrices », de « collabos » ?
Je suis un peu critique avec eux dans le livre. Pas sur leur combat en général, ce n’est pas mon propos. Ce que j’ai pu observer, dans le cadre de cet évènement-ci, c’est qu’ils étaient tellement focalisés sur leur cause qu’ils étaient aveugles aux autres causes, et là en l’occurrence, à la cause du quartier.
Dire aux mamans du quartier d’origine africaine qu’elles sont colonialistes car elles demandent de sortir les poubelles, … c’est particulier. Du point de vue de l’environnement local, ils étaient dans une forme d’aveuglement et d’ethnocentrisme !
En montrant ces tensions-là, je cherche moins à  être critique des engagements que d’inciter les militants à prendre un peu distance, eux qui souvent ne voient plus que leur cause et sont aveugles  aux choses qui se passent autour et qui sont importantes à prendre en considération aussi pour leurs propres luttes, parce que si ça se passe mal localement, ce n’est pas bon non plus pour leur propre  cause.

Il y a aussi dans votre livre la parole qui est donnée à ceux qui votent FN ou qui hésitent à le faire… Qui sont-ils ?  Est-ce que vous pensez qu’il est temps d’entendre ces personnes, d’arrêter l’ostracisme, afin de pouvoir débattre, contre-argumenter ?

C’est important de ne pas nier ce vote, d’entendre les électeurs, de voir comment leur répondre, sinon on laisse le champ libre au FN. Il faut s’intéresser à ce vote à partir du moment où il atteint un tel pourcentage d’électeurs. On ne peut pas s’arrêter à l’idée que ce sont tous des fascistes, des racistes, … À l’instar d’autres sociologues qui travaillent sur ces questions, je ne veux pas dire qu’il faut légitimer leurs propos, mais qu’il faut nécessairement comprendre pour agir.
Avec des collègues, on a publié un livre, sorti en 2008, qui s’appelait « La France des petits moyens ». Il s’agit d’une enquête collective sur un quartier pavillonnaire modeste d’une ville d’Île-de-France. Elle avait été commandée par la municipalité car il y avait une forte montée du vote FN dans ce quartier, liée notamment  à l’afflux de propriétaires assyro-chaldéens qui, comme réfugiés politiques, avaient été accueillis dans les centres d’hébergement pour demandeurs d’asile, puis dans les cités de logements sociaux. Enfin ils accédaient à la propriété, … Il y avait 600 familles. Les habitants se sentaient envahis, dépossédés. Les différences culturelles, la présence de familles nombreuses, la stricte division des rôles entre hommes et femmes ont été des facteurs déterminants dans l’apparition de ces sentiments.  On avait observé cette situation et essayé de comprendre les ressorts du rejet…
J’ai aussi travaillé sur les audiences de traitement de la petite délinquance. Je me suis intéressée à la parole des mineurs délinquants et de leurs parents, et aussi à celles des victimes. Parfois dans les tensions qui s’exprimaient autour des incivilités, il y avait cette opposition français/immigré et des discours sur des cohabitations compliquées… J’essayais de comprendre le sens social des plaintes : qu’est-ce qui se dit derrière ? Qu’est-ce que les gens expriment ? C’est quoi la déstabilisation ? Ce qui m’est régulièrement apparu c’est que le rejet, ce n’est pas forcément de la xénophobie.

Les ressorts du vote FN ce n’est donc plus un racisme « vieille école », mobilisant des notions pseudo-scientifiques de races, mais plus une forme de racisme culturel ?
Je dirais que parmi ce qui nourrit le vote FN, il y a les difficultés (réelles ou imaginées) de la cohabitation. Et je pense qu’il faut admettre que ça ne va pas de soi. Il faut penser l’accueil, il faut l’accompagner, le construire. Ne pas l’aborder comme une évidence.

Cette impossibilité d’accueillir l’étranger, c’est une impossibilité d’accueillir de l’indétermination ? Une impossibilité de se projeter dans l’avenir, préférant la certitude du futur ?
Je pense que ce qui nourrit le vote FN c’est la peur de ce qu’on ne contrôle pas ; la peur de ce qui déstabilise, de ce qui dérange. Le sentiment de ne pas avoir prise sur ce qui se passe. Se fédérer en collectif pour améliorer la vie locale – les voisins « solidaires » dans le cas étudié – permet d’avoir prise sur ce qui se passe : le fait de pouvoir partager à plusieurs ce qu’on vit, ça fait retomber la colère et les inquiétudes. Les habitants crispés et hostiles à l’arrivée de migrants dans le lycée, étaient par contraste isolés, du fait de leur âge, de leur psychologie, et dans certains cas du fait qu’ils étaient eux-mêmes immigrés, sans réseaux. Ils vivaient les choses de façon individuelle, débordés d’affects, d’angoisses, d’inquiétudes…

Le politologue Sébastien Vignon a montré que dans un village français où il y a eu une forte montée du vote FN (alors qu’il y avait peu d’étrangers), le vrai ressort de ce vote, c’était le fait, pour les anciens, de perdre la sociabilité liée à la transformation de la structure du village.
La Place des Fêtes est  aussi un quartier qui  s’est transformé. Les personnes âgées qui sont arrivées dans le quartier dans les années 70 n’habitent plus aujourd’hui dans le quartier qu’elles ont connu à leur arrivée. Leurs réseaux de relations se sont effrités du fait des départs en province de voisins retraités, des décès. Certaines se retrouvent veuves et isolées. Leur monde se délite et ça induit une fragilité, en plus des transformations liées à la mondialisation. Le déclin des sociabilités lié au vieillissement produit de l’inquiétude et celle-ci peut parfois se refléter dans le vote FN.

Qu’est-ce qui pousse les migrants à partir : uniquement la misère, la guerre, la faim ? Y a-t-il des éléments plus positifs : la curiosité, l’envie de voir autre chose, de s’échapper d’une culture, d’une famille ?
Les départs sont multifactoriels, c’est certain. Même ceux qui fuient des menaces de mort peuvent avoir des motivations économiques. Parmi les jeunes,  certains viennent en Europe aussi pour y vivre l’aventure : une plus grande liberté des mœurs, peut-être « l’accès aux femmes « (ça peut en effet être très difficile pour certains jeunes hommes d’avoir accès au marché matrimonial dans leur pays s’ils n’ont pas de revenus), etc.

Vous parlez des désillusions des migrants sur l’Europe après leur arrivée, mais vous dites qu’ils ne les partagent pas avec leurs proches restés au pays… Pourquoi ?
C’est une constante de l’histoire des migrations, l’entretien du mythe du lieu rêvé de l’asile. Et c’est ce mythe qui est au principe même de l’émigration. De mes échanges avec les Afghans, précisément  sur cette question de l’entretien du mythe, ce qui ressort comme explication, c’est la honte de dire comment ils vivent ici : ce n’est pas dicible, ils ne peuvent pas échouer…  Le départ d’un jeune homme, c’est souvent  un projet familial. La famille s’est cotisée. Il porte les rêves d’une famille entière et c’est humiliant de leur avouer que ça ne se passe pas bien. Alors ils mettent en scène une réussite. Et de toute façon, quand une personne arrivée en Europe déconseille à des cousins, des neveux de faire le voyage, on pense qu’il veut garder ça pour lui seul, on ne le croit pas…

Vous mobilisez à un moment l’idée d’une double présence du migrant qui remplace la double absence, ou s’y ajoute… Vous nous expliquez ?
C’est Abdelmalek Sayad qui parlait de « double absence » pour parler de la condition du migrant algérien en 1970, pas vraiment ici et pas vraiment là-bas…  L’idée de  « double présence » est développée dans le cadre d’une critique de cette sociologie de l’immigration jugée  un peu misérabiliste, qui insiste trop sur la dimension difficile et la perte. La sociologie des migrations, champ de recherche plus récent qui s’origine dans le monde anglo-saxon insiste davantage sur la dimension active : le parcours, l’inventivité, la résistance du migrant. Cette sociologie s’intéresse à tout ce qu’ont produit les nouveaux moyens de communication, pour les migrants, dans leurs décisions,  leurs stratégies. La double présence évoque la condition du migrant : grâce aux nouvelles technologies de la communication, le migrant est tout à la fois loin de chez lui et chez lui. Cette double présence peut aussi  être quelque chose de pesant : gérer à distance une famille, appeler tous les jours…
Je refuse pour ma part de « choisir » entre ces deux sociologies : il y a selon moi des phases différentes dans le parcours du migrant : il y a des moments subis, et puis des moments plus actifs. Ils sont parfois dans la double présence et parfois dans la double absence.

Est- ce qu’on peut demander aux politiques publiques d’accueil de se conformer à l’éthique de l’accueil inconditionnel (développé par Derrida ou Levinas ) ? Il faut ouvrir sa porte certes, mais il faut ensuite habiter ensemble, et là l’inconditionnalité est plus difficile à mettre en œuvre…
Le politique a à arbitrer entre des intérêts contradictoires… Le contexte actuel de montée des extrêmes-droites un peu partout en Europe permet-il, au niveau de la politique nationale, ou européenne, d’afficher cette ouverture inconditionnelle ? Je ne sais pas. Ce que je sais cependant, c’est que du point de vue de sociétés démocratiques, le délit de solidarité est une contradiction dans les termes… Empêcher, au niveau individuel, l’éthique de l’accueil, ce n’est pas admissible.♦

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