L’audit considéré comme un des beaux-arts – Pierre Hemptinne

Pierre Hemptinne, administrateur de Culture & Démocratie et directeur de la médiation à PointCulture

Du fait de sa relation à la croissance – à la consommation –, l’emploi est l’objet d’une pression sociale exceptionnelle. Ne pas avoir de contrat de travail est de plus en plus culpabilisant. L’ambiance est à la fuite en avant pour sauver le système économique capitaliste. La parole des travailleurs est rarement prise en compte ou est manipulée par le management. Comment échapper à l’audit généralisé d’une société gérée comme une entreprise ? Comment changer de raison ?

Nous baignons dans un immense storytelling explicite, mais surtout immanent, immersif, qui fait du contrat de travail l’élément central, l’indice prioritaire d’une vie réussie.

Le président français, à un jeune qui l’interpelle : « Le jour où tu veux faire la révolution, tu apprends d’abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même. » Sans diplôme, sans boulot nourricier, pas voix au chapitre et surtout pas le droit d’imaginer modifier quoi que ce soit. C’est le « jobs jobs jobs » du Premier ministre belge, sans nuance. Il n’y a pas d’autres solutions que la consommation pour soutenir la croissance, donc, travaillez, dépensez, quelle que soit la qualité du travail que vous dénichez.

Il est étonnant que l’on fasse si peu le rapprochement entre ce storytelling intrusif, despotique et les nouvelles pathologies du travail. Il reste à explorer et à objectiver l’impact de la rationalité instrumentale sur la santé mentale des citoyen·ne·s, au jour le jour, dans leur parcours privé, mais aussi sur la santé collective d’une société. À la voix de cette instrumentalisation, qui prédomine dans les médias et les débats politiques, il est plus que jamais nécessaire d’opposer des contre-récits. Pas seulement une mise en question par les sciences sociales pour restaurer un vrai débat sur les buts de la vie en société, mais une production de paroles libres, autres, instaurant d’autres cadres, d’autres perspectives.

Il faut commencer par se demander ce qu’est la rationalité instrumentale qui détermine l’organisation de notre économie. « C’est la logique qui veut qu’une action soit menée en raison d’une autre fin qu’elle-même – dans ce cas précis : l’intérêt personnel (self-interest) de l’entrepreneur-investisseur –, c’est-à-dire le retour sur investissement, ou encore le profit (de l’actionnaire). […] S’agissant de l’entreprise, l’investissement dans l’activité économique est recherché non pour lui-même – le travail accompli, le bien produit, le service rendu, la production en question – mais en vue du profit que cette activité va permettre de générer. L’entreprise est tout entière réduite à n’être qu’un instrument, le véhicule du profit ; les managers et travailleurs étant, quant à eux, réduits à des instruments au service de ce profit. »[1] Faisons le calcul du nombre d’individus et du nombre d’heures, de jours et d’années qu’ils consacrent à faire quelque chose dont la fin ne leur revient pas.

La financiarisation ne fait qu’amplifier le règne de la rationalité instrumentale. Et, au lieu d’avoir comme cas de figure des entreprises s’ouvrant de plus en plus à un fonctionnement démocratique, c’est la société civile qui se trouve de plus en plus gérée comme une entreprise non démocratique, l’assujettissement des politiques à l’égard de cette financiarisation devenant de plus en plus importante. Tout cela génère des dommages collatéraux sur la santé des populations (travailleurs ou non) et le mal-être perce, s’exprime dans de multiples consultations. Ce qui justifie la montée en puissance du rôle des RH et l’élaboration de lois qui prennent en compte le bien-être au travail.

Dans la foulée apparaissent des innovations managériales souvent proches des courants new-age d’accomplissement de soi, d’exploitation de ses ressources cachées. Mais globalement, ces lois et ces techniques de gestion de l’humain visent à adapter l’individu aux finalités de l’entreprise capitaliste, pas de poser les vraies questions de l’épanouissement de l’humain dans une société attentive à son environnement, à l’équilibre entre les peuples, à l’équité entre les citoyens. Le management se développe pour améliorer une productivité qui engage la responsabilisation de chaque travailleur, en recyclant des techniques d’horizons dont l’ambition est de rendre du sens, au sein d’un système dont le fonctionnement normal – instrumentalisant le travail – entraîne systémiquement la perte de sens ! L’exemple le plus représentatif de ce recyclage d’idées critiques par le capitalisme est l’intégration de l’esprit artiste dans de nombreux modèles de management, après 68, comme l’ont analysée Boltanski et Chiapello[2].

Au long des décennies qui viennent de s’écouler – disons les trois ou quatre dernières –, la productivité adaptée à la financiarisation, à la flexibilité des capitaux, leur libre circulation selon les filons les plus rentables, a imposé aussi la flexibilité du travail et du travailleur comme une évidence. Beaucoup de commentateurs oublient que cette flexibilité, insécurisante par nature, est une construction et pas un contexte naturel apparu avec le XXIème siècle. (Comme lorsque certains politiques déclarent que telle revendication syndicale n’est pas en phase avec le XXIème siècle. Elle peut ne pas être en phase avec le modèle que certains ont imposés, selon leurs intérêts, dans le courant du XXIème siècle, ce qui n’est pas la même chose.) L’objectif n’est pas uniquement de tendre au meilleur rendement des capitaux investis dans les entreprises, mais de déconstruire ce que le travail pourrait permettre de mise en commun, de faire collectif. « Cette injonction faite au travail d’être productif au-delà des limites va passer par un principe général : réduire les possibilités d’un agir en commun des travailleurs dans toutes ses dimensions. Comme pour les transformations des institutions du capital, celles du travail vont passer d’abord et dès les années 1980 par des réformes des institutions du travail dans le sens d’une plus grande flexibilité de l’emploi et des rémunérations. Ensuite, les développements des technologies de l’information, de la digitalisation et du numérique au sein des entreprises et des administrations publiques vont entrer en cohérence avec la flexibilité de l’emploi et d’individualisation des performances lui permettant de pénétrer jusqu’à l’intérieur des collectifs de travail, lieu des solidarités informelles. Il s’agit de supprimer un ancien agir en commun des travailleurs issus du mouvement des ouvriers et de la démocratie sociale des États-nation d’après-guerre. Cet agir en commun était fondé sur la solidarité nationale ou la solidarité informelle au sein des collectifs de travail. Ces solidarités étaient une des conditions majeures de la productivité du travail. »[3]

Produire du dire qui ne rentre pas dans les cases, dans les catégories toutes faites de la pensée sur le travail. Renouer avec le travail vivant. Et ainsi, revenir à la nudité du faire.

La production de paroles pour aider les entreprises à rencontrer les attentes de la financiarisation est abondante. Les entretiens d’embauche et de fonctionnement, les évaluations, les conversations informelles, sous influence de la culture d’entreprise, entre collègues, avec les supérieurs hiérarchiques et les responsables des ressources humaines. Et puis, toutes ces formes de discours, sont reprises dans l’audit professionnel, pratique d’analyse et de consultance. Une étude des organisations de travail qui se veut objective, « savante ». Ces audits se basent notamment sur l’observation, l’analyse des documents décrivant les procédures et sur les paroles recueillies par entretiens. Ils ne font pas preuve d’une grande diversité dans les solutions recommandées puisqu’ils poursuivent invariablement les mêmes buts et tendent à recommander le même modèle pour toute entreprise, quel que soit son objet social. Il s’agit de conférer à ce modèle un statut universel à toute épreuve. Les solutions avancées par McKinsey, pour une usine ou pour une école, ne varient pas beaucoup. Je crois qu’aucune boîte de conseil n’en est venue à proposer la mise en place d’un gouvernement démocratique de l’entreprise, ou l’adoption d’une forme coopérative avec redistribution équitable des gains. Ce qui fait que la parole de nombreux travailleurs·euse·s, à des niveaux divers des organigrammes scrutés et décortiqués, est enrôlée au service d’une vision monopolistique de l’efficacité. La grande majorité des textes, articles, entretiens publiés dans les médias, ressemblent d’autre part à une sorte d’audit macroscopique de la société du travail, tous les éléments du vivre ensemble étant racontés comme les éléments d’une même aventure entrepreneuriale. Les études divergentes sont nettement moins visibles, relayées dans des tribunes discrètes ou des supports alternatifs. Ce qui, vu le poids du contexte médiatique, et sa fonction d’envoûtement, contribue à la naturalisation des idéologies, renforce l’instrumentalisation des paroles de travailleurs.

La mode étant, de plus, aux formes d’auto-entrepreneuriat, à considérer l’individu comme sa propre entreprise au service de l’investisseur en capital, il est question alors de s’auto-auditer. La rationalité instrumentale atteint ainsi un niveau d’intériorisation proche de la perfection. « Il faut que le désir du sujet du travailleur devenu un auto-entrepreneur de lui-même coïncide avec les intérêts des entreprises. […] Il faudra d’abord “s’auditer”, comprenez se connaître rationnellement comme une somme d’informations valorisables contenues dans notre portefeuille de compétences et comportements. Par principe, aucune limite n’empêche cet audit, ni l’inconscient, ni des habitudes ou des déterminismes sociaux. Les individus-entreprises sont des objets homogènes et totalement accessibles, car réductibles à une quantité d’information dont on peut faire un inventaire. Il faudra ensuite vous organiser en alliant rationalisation et contrôle de vous-même. »[4]

Mais comment rompre cet ensorcellement ? Une des manières serait de recueillir la parole des travailleurs, pour la beauté du geste, sans finalité orientée, sans transformer ces mots en matériau justifiant des organisations de travail au service de la productivité. Libérer le témoignage et restituer à ces fragments de récits une dimension brute, non formatée, ni par une intention de connaissance, ni par une volonté d’exploiter. De manière à produire du dire qui ne rentre pas dans les cases, dans les catégories toutes faites de la pensée sur le travail. Renouer avec le travail vivant. Et ainsi, revenir à la nudité du faire. C’est ce qu’expérimente Joséphine Kaeppelin[5] : de l’audit comme pratique des beaux-arts. Elle intervient dans des milieux du travail et se crée un statut de « prestataire de services intellectuels et graphiques ». Elle est intervenue prioritairement dans des associations culturelles mais effectue actuellement une plongée dans une entreprise privée de taille conséquente (Siegwerk, production d’encre, plus de 200 travailleurs·euse·s), grâce à un programme du ministère de la Culture pour favoriser des résidences artistiques en entreprise. De cette manière, son activité artistique s’inscrit dans un circuit qui s’écarte de celui de l’art et va nécessiter d’autres formes de monstration, de moins en moins démonstrative, de plus en plus proche de la restitution documentaire du vécu des gens. Elle considère même que cette manière de faire lui permet de rencontrer son public et de construire quelque chose directement avec lui et de le lui restituer. Elle pratique l’enquête de terrain, sans souci de construire une objectivation des expériences, au contraire, elle laisse le champ libre aux subjectivités et se garde bien de rester neutraliser le matériau qu’elle récolte. Elle recourt à différents dispositifs qui ressemblent à certaines techniques de consultance, entretiens enregistrés, questionnaires « sérieux » et jeux participatifs. Ce qu’elle récolte comme histoires devient le matériau de sa création artistique. Cela peut prendre la forme d’un rapport quasi administratif, mais induisant la prise en compte de traces que la rationalité instrumentale n’intègre pas ; une campagne d’affichages en rue avec des bouts de phrase reflétant le vécu traumatique de travailleurs·euse·s et soudain une vérité tue brise le consensus du storytelling sur le travail coûte que coûte ; l’impression de tissus aux motifs inspirés de ce qu’ont raconté les travailleurs et qu’elle vend au mètre dans un espace d’exposition ressemblant à une boutique de tissus. Des choses en partie connues, certes, mais en même temps, le processus inédit, les formes graphiques qui en découlent, font émerger la nécessité de penser le travail autrement. À nouveaux frais. Pour son échange avec le personnel de Siegwerk, elle a fait trois propositions et les travailleurs·euse·s ont voté. Ils ont opté pour un rapport – restitution de leurs mots sur le travail au prisme de l’écoute de l’artiste – imprimés sur leur lieu de travail. Ils auront sous les yeux, en permanence, le refoulé du travail, la quantité énorme de réel évacué par les discours dominants sur le travail, tout ce qui est mis au pas et aux normes non démocratiques de l’entreprise capitaliste. Une brèche où s’engouffrer. ♦


[1] Isabelle Ferreras, Gouverner le capitalisme ?, PUF, 2012, p.41.
[2] Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
[3] Mireille Bruyère, L’insoutenable productivité du travail, Le Bord de L’Eau/L’économie encastrée, 2018, p.125.
[4] Ibid., p.145
[5] Joséphine Kaeppelin expose au PointCulture Bruxelles, du 4/10/18 au 01/12/18
Site Internet : www.josephinekaeppelin.com

Côté image : ©Éliane Fourré, Burn out, Linogravure, 2008

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