KANAL/La métamorphose – Sabine de Ville

Sabine de Ville, présidente de Culture & Démocratie

Le garage Citroën construit en 1935 à l’occasion de l’exposition universelle est toujours bien reconnaissable malgré sa métamorphose récente. Lieu de travail, de vente, de réparations et d’entretiens de voitures, il marque le paysage urbain bruxellois depuis plus de 80 ans. On y travaille encore, on y travailla du reste beaucoup ces dernières années pour faire advenir le projet culturel et artistique KANAL, dûment inauguré et lancé le 5 mai dernier.

​Ce projet a suscité des réactions diverses, le scepticisme quant à sa faisabilité, son sens, sa pertinence, l’irritation au motif qu’il fut – selon ses détracteurs – conçu et piloté sans concertation suffisante avec le secteur culturel bruxellois, l’ignorance, le dédain ou l’indifférence de la part des interlocuteurs culturels possibles qui se refusèrent à participer à l’aventure, l’incompréhension quant à la collaboration établie avec le Centre Pompidou. Il suscita aussi l’enthousiasme de ceux et celles qui considèrent ce projet comme une chance pour Bruxelles au plan local, régional, national et international : une recomposition géographique de l’espace culturel urbain autour d’un bâtiment emblématique de l’architecture des années trente et dans la zone du canal, objet de toutes les attentions urbanistiques, un espace interdisciplinaire et multiforme où de nouveaux liens de proximité peuvent se nouer autour de la création, un territoire d’élection pour des initiatives culturelles, artistiques et sociales multiples et dès l’ouverture, une proposition artistique d’envergure grâce aux pièces installées avec le concours du Centre Pompidou, autant d’atouts et de forces pour ce projet très ambitieux.

L’année dite de préfiguration a débuté en mai 2018. Elle permet au public qui s’y est déjà présenté (65 000 visiteurs dénombrés fin juin) de découvrir le lieu « dans son jus » et l’ensemble des pièces choisies pour « habiter » les grands espaces du garage. De nombreuses manifestations sont prévues dans tous les registres et toutes les formes de création : danse, musique, performances, … Ces projets sont élaborés en partenariat avec des structures engagées dans la création de spectacles vivants à Bruxelles.

La nature du lieu de travail de l’espace Citroën s’impose au visiteur. Les équipements sont encore visibles, les rampes, la destination technique des différents espaces est lisible, l’espace de vente est vide de ses voitures mais ceux qui ont fréquenté l’endroit au temps encore récent de son activité ne sont pas dépaysés. Le projet architectural retenu au terme du concours international, présenté dans le grand hall du rez-de-chaussée a le mérite de préserver le bâtiment et d’en maintenir le caractère premier. Il a, selon les promoteurs de la sélection, été choisi pour cette raison.

Les œuvres installées dans les deux étages du garage épousent l’espace. Les contraintes matérielles de celui-ci ont amené les commissaires du Musée d’art moderne au Centre Pompidou à privilégier des pièces de grande dimension, installations, sculptures et vidéos. L’ensemble respire au rythme du bâtiment et a de quoi convaincre jusqu’aux plus réticents, de l’intérêt culturel et artistique de ce projet.

Plusieurs expositions sont présentées dans chacune des zones du site et mettent en lumière son histoire sociale. Elles ont pris place dans différents espaces de travail, bureaux, ateliers, cuisine ou vestiaires et ravivent ainsi leurs fonctions. L’atelier de carrosserie présente des sculptures et des environnements métalliques, les anciens bureaux accueillent des pièces qui mettent la question du travail administratif et commercial en abyme, les vestiaires, la cuisine et la salle à manger du personnel traitent des questions propres à l’identité sociale. La déambulation noue intimement découverte de pièces contemporaines – si rares à Bruxelles, à tout le moins dans les musées publics – et redécouverte d’un espace de travail désormais immobile, au moins pour ce qui est de sa destination première.

L’exposition qui évoque la question du travail a été installée dans les anciens bureaux de l’administration. Il s’agit d’œuvres datant des années 1960 et 1970, vidéos, objets, installations. Elles évoquent de manière critique ou distanciée – l’humour et l’absurde ne sont pas loin – l’univers de la société du travail. Elles traduisent en sons et en formes une atmosphère de travail qui semble aujourd’hui extrêmement réglée et formelle, elles habitent un décor incolore, confiné et inclinant à notre estime, à l’ordre et à la soumission. Une frêle machine à écrire de Marcel Broodthaers, des sculptures précaires de meubles de Fischli & Weiss, des slogans en forme d’avertissement de Jenny Holzer et des présentoirs à marchandises artistiques de Haim Steinbach, une vidéo du collectif Gorilla Tapes, autant de pièces qui évoquent, outre la question générale du travail, leur propre processus de création. Ainsi les pièces proposées par Wim Delvoye évoquent la ferme qu’il créa dans les années 1960 en Chine, une véritable entreprise d’élevage de cochons destinés à être tatoués, ces petites peintures étant destinées à la vente dans les circuits artistiques. Préfiguration peut-être des dérives actuelles de l’art contemporain, starification d’artistes entrepreneurs et règne de l’argent fou.

Le mobilier et les équipements de bureau deviennent œuvres, actant la disparition des modèles économiques du temps et occupant un espace désormais silencieux.
​Voilà une exposition conceptuelle, explorant la question du travail à des niveaux distincts et assortie de cartels très complets et très clairs. KANAL prend le temps de l’information et de l’explicitation à l’adresse de ses publics. La médiation prend ses quartiers.

D’autres espaces présentent des œuvres liées à la nature du bâtiment qui les accueille : dans l’atelier de carrosserie, ce sont les tôles qui sont à l’honneur. Pliées, gaufrées ou ondulées, elles sont un des matériaux qui a accompagné le surgissement de la sculpture moderne. De la tôle carrossière à la tôle travaillée par les artistes, l’espace Citroën raconte parallèlement l’histoire industrielle et l’histoire artistique.

Au-delà de ces premières manifestations assez convaincantes, il restera à observer avec attention ce que produira KANAL en termes de relations avec son biotope géographique et culturel. KANAL s’inscrit dans une longue succession de lieux dédiés à la production et au travail – le Mac’s au Grand Hornu, la Centrale à Bruxelles, le site de la Rhur Triennale en Allemagne, le musée d’Orsay ou le 104 à Paris – pour ne citer que très peu d’exemples. Ces lieux ont construit de manière singulière, outre leur politique artistique, une relation étroite avec leur environnement et les publics. Les plus récents d’entre eux portent d’ailleurs une attention particulière à la participation active de ceux-ci. Le propos n’y est pas seulement d’organiser des manifestations mais plutôt de collaborer à l’émergence de pratiques partagées entre professionnels et amateurs, entre initiés et découvreurs aguerris. Transformation significative des pratiques et du travail artistique.

Là où il se trouve, le projet KANAL est au cœur d’enjeux majeurs en matière sociale et culturelle. Il ne peut pas se permettre de donner raison à ceux qui y voient un lieu possiblement élitiste et vain. Il doit contribuer à retisser des liens des deux côtés du canal en nouant des collaborations et des échanges avec les nombreux projets qui s’y développent. C’est à cela qu’il faut désormais travailler. ♦


Côté image : ©Merkeke/Meyer-Michotte, Route ou chemin Borinage, étude pour La mémoire aux alouettes (scénario paru aux éditions du Cerisier), 2011.

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