Du temps et des casseroles – Baptiste De Reymaeker

De Baptiste De Reymaeker, coordinateur à Culture & Démocratie

En économie, le temps est une donnée incontournable. Il permet de définir la valeur d’une marchandise et, en principe, son prix. Mais l’accélération technique couplée à des stratégies marketing de plus en plus agressives remet fortement en cause cette adéquation entre temps, valeur et prix… Est-ce juste un problème économique ou le symptôme d’un mal plus fondamental, lié à la modernité occidentale et à ce qu’elle a produit comme subjectivité disciplinée ? 

« En transport de marchandises, du point de vue du chargeur, la valeur du temps est l’augmentation du coût de transport correspondant à une heure de transport supplémentaire. On peut aussi dire que la valeur du temps est l’augmentation de la différence de coûts entre deux modes en vue de gagner une heure de temps de trajet. Pour estimer la valeur du temps, la nature des marchandises, reliée à leur valeur, joue un rôle important. »
Christian Calzada et Fei Jiang, Comment mesurer la valeur du temps en transport de marchandises ?

« Les sujets modernes peuvent être décrits comme n’étant plus restreints qu’a minima par des règles et des sanctions éthiques, et par conséquent comme étant “libres”, alors qu’ils sont régentés, dominés, réprimés par un régime-temps en grande partie invisible, dépolitisé, indiscuté, sous-théorisé et inarticulé. »
Hartmut Rosa, Aliénation et accélération.

« Le temps c’est de l’argent », aurait dit Benjamin Franklin. Tel un pantalon, une casserole, un livre ou une pomme ; tel un téléphone, une voiture, de l’eau du robinet ou du gaz de ville ; tel de l’électricité, une œuvre d’art, un stylo ou un terrain. Tous les éléments de cette liste hétéroclite et non exhaustive représentent de l’argent en ce sens qu’ils ont une certaine valeur qui détermine un certain prix en argent.
Le temps s’ajouterait ainsi à la liste toujours plus longue et diverse des biens, entendus comme objets d’une appropriation et utiles à plus d’une personne, pouvant se vendre et s’acheter. D’un point de vue économique, serait-il, le temps, de cette sorte de bien qu’on nomme marchandise ?

Guy Debord écrit que « le temps […] est lui-même une marchandise consommable : […] le moment de la vie réelle dont il s’agit d’attendre le retour cyclique. » Ce constat participe à celui plus général d’une occupation totale de la vie sociale par la marchandise. Une identification sans reste de tous les biens à des marchandises, voilà ce qu’il se passe dans notre société du spectacle.

Un économiste plus discipliné, cependant, soutiendra qu’il est erroné de considérer le temps comme une marchandise. Une marchandise, c’est un produit fabriqué, reproductible ou interchangeable. Le travail nécessaire à sa production unitaire est quantifiable. Son prix est en rapport avec ce dernier. Qualifier le temps de « bien » ne lui semblerait pas plus juste. Le temps est une variable qui détermine la valeur d’un bien/d’une marchandise. « La valeur d’un bien dans une société est en rapport avec le temps de travail social qui a été nécessaire pour le produire. »

Puisque le temps de travail nécessaire à la production ou la reproduction d’un bien est de plus en plus faible et que logiquement le prix devrait baisser en conséquence, la marchandise doit faire oublier qu’elle n’est qu’une marchandise afin de pouvoir être échangée à un prix (argent) sans rapport avec sa valeur (temps de travail). 

En ce qui concerne la marchandise, valeur et prix sont, en principe, directement proportionnels,  – « lorsque l’objet a statut de marchandise, ce qui apparait d’abord est cette accumulation de temps de travail »[2] –, tandis que pour d’autres types de biens – un immeuble, une œuvre d’art mais aussi un livre ou un logiciel – ce n’est pas le cas. Le prix d’un bien qui n’est pas une marchandise révèle un rapport de force et/ou relève d’un travail de persuasion (qui masque l’iniquité de l’échange) en direction des acheteurs. Il perd le contact avec la valeur.

La tendance actuelle ne serait pas à l’identification des biens aux marchandises, mais plutôt à un effacement des caractéristiques propres à la marchandise. Puisque le temps de travail nécessaire à la production ou la reproduction d’un bien est de plus en plus faible (vu l’accélération que permet les nouvelles technologies) et que logiquement le prix devrait baisser en conséquence, la marchandise doit faire oublier qu’elle n’est qu’une marchandise afin de pouvoir être échangée à un prix (argent) sans rapport avec sa valeur (temps de travail).

Les stratégies marketing sont toutes tournées vers cet objectif. En achetant une paire d’Adidas, par exemple, j’achète beaucoup plus que le temps de travail nécessaire à la confection de la paire de baskets : j’achète un mode de vie, j’achète une image, j’achète mon intégration à la communauté des porteurs d’Adidas, …  Et j’offre surtout à Adidas et ses actionnaires un « avantage concurrentiel » non négligeable.

Le marché, en tant que lieu des échanges de marchandises dont les prix sont en principe fixés sur leur valeur, devrait être un garde-fou limitant les entreprises dans leur désir de faire oublier à l’acheteur que ce qu’il achète c’est de la marchandise et donc que son prix est censé être raisonnablement lié au temps de travail nécessaire à sa production. Par abus de langage, ou par manipulation idéologique, nous continuons de parler de marché pour désigner cet espace où, avec la liberté de l’offre et de la demande (liberté du renard dans le poulailler) comme principe régulateur, s’échangent des biens qui ne sont plus des marchandises, non pas en raison de la manière dont ils ont été fabriqués, mais en raison de leur prix : sans aucun rapport avec leur valeur, justifié par la puissance du marketing.

Quand l’artiste Thomas Sabourin[3] pointe l’erreur du critique d’art Daniel Soutif qui conçoit l’œuvre d’art comme une hyper-marchandise, estimant quant à lui qu’elle a, l’œuvre d’art, toutes les caractéristiques de la contre-marchandise, ne voit-il pas que l’œuvre d’art est devenue au contraire un modèle pour les marchandises ? Avec l’œuvre d’art « seul l’acte d’achat motive la valeur d’usage qui est précisément l’achat comme tel, l’attribution d’une valeur d’échange. » N’est-ce pas le fantasme de tout producteur ou de tout marchand de parvenir à ce que ce qu’il vend puisse « se doter d’une valeur d’usage en se voyant doter d’une valeur d’échange […] » ? De parvenir à ce que ce qu’il vend, plus que répondre à une demande solvable, la suscite ?

Rendu possible par l’accélération technique, l’accroissement de rendement par unité de temps « c’est-à-dire du nombre de kilomètres parcourus par heure, ou du nombre d’octets de données transférés par minute, ou du nombre de voitures produites par jour », n’a pas de conséquence sur le prix des choses. L’entreprise cherche à maintenir et à élargir cet écart entre prix et valeur de manière à rester compétitive. Cette accélération technique n’a pas de conséquence non plus sur un potentiel accroissement du temps libre « qui ralentirait le rythme de vie ou du moins éliminerait ou réduirait la famine temporelle », ce qui est assez paradoxal. « Dans la modernité, les acteurs sociaux ressentent de manière croissante qu’ils manquent de temps et qu’ils l’épuisent. C’est comme si le temps était perçu comme une matière première consommable tel que le pétrole et qu’il deviendrait par conséquent de plus en plus rare et cher. »[4] Rare et cher comme l’œuvre d’art, le temps suscite sa demande : son manque et son besoin. Un besoin frénétique. Une frénésie extensible à l’infini. Un marché du temps toujours plus grand.

Réduire ce ressenti aliénant d’une famine temporelle au devenir marchandise du temps, inévitablement sous les forces méchantes du capitalisme, c’est peut-être passer à côté du problème. Cette famine temporelle plus que d’avoir été créée par des logiques économiques, serait propre à notre culture occidentale moderne : « Au lieu du rêve utempique d’un temps abondant, les sociétés occidentales [entrées dans la modernité] sont confrontées à une pénurie de temps, une véritable crise du temps, qui met en question les formes et les possibilités d’organisation individuelles et politiques ; une crise du temps qui a mené à la perception largement rependue d’un temps de crise » qui paradoxalement produit « un immobilisme structurel et culturel profond, une pétrification de l’histoire ». Si l’on suit encore Hartmut Rosa, c’est à l’abandon des convictions éthiques et politiques de la modernité qu’il faut parvenir pour échapper à ce temps en crise.

La modernité, c’est une promesse d’accélération, une promesse de l’élargissement incessant des possibilités, une promesse d’émancipation du temps vis-à-vis de l’espace. Ces promesses produisent une société de domination car « en règle général c’est le plus rapide qui impose sa souveraineté, […] qui prend le contrôle de la manière dont les gens doivent passer leur temps », dont celle de prendre son après-midi pour acheter, beaucoup trop chère, une paire de baskets à la mode (qui ne me fera pas courir plus vite… ♦


[1] Il s’agit de la première version d’un article réalisé pour la revue haïtienne Trois/Cent/Soixante. La version finale et fortement revue est à découvrir dans le numéro 3 de cette revue, à paraître…
[2] Thomas Sabourin, voir note suivante.
[3] Voir son article « Les caractères de contre-marchandise de l’œuvre d’art » paru dans le Bulletin d’analyse phénoménologique vol. 12 (4), 2016.
[4] Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, La Découverte, Paris, 2012.

Côté image : ©Éliane Fourré, Manque (1), Linogravure, 2017.

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