© Charles Henneghien – Dispensaire de Tamanrasset, blessure au pied par morsure de vipère (Algérie)

Quand l’art devient soin – Alain Vasseur

Par Alain Vasseur, directeur artistique Itinéraires Singuliers/Dijon

Souvent on oublie que l’art est (avant d’être quelque chose d’un peu « sacré ») lié principalement à la dimension créative d’une profession d’artiste. Il faut se référer à l’étymologie du mot art (du latin artis) pour comprendre qu’il est associé à l’habilité, la manière, le métier.

L’art est donc l’autre mot du métier, il est à la racine du mot métier. Métier et art sont donc, en quelque sorte,  indissociables. Et donc si soigner est un métier, soigner est aussi un art. Aborder cette question nous amène à définir ce qui concerne plus spécifiquement le processus à l’œuvre dans l’art de prendre soin.

Le métier de l’artiste passe nous le savons par l’apprentissage du métier, puis grandit dans la « foi » que l’on porte à ce métier. « L’art » du métier se construit lui autour de ce que les anciens compagnons du devoir appelaient « l’excellence ».

Ici l’art du métier est à entendre non pas comme une adaptation efficiente à une technique opérante qu’objectiverait un « faire », mais plutôt comme un surgissement qui contiendrait la « rencontre » silencieuse entre deux individus et induirait un engagement et une responsabilité réciproque (l’élève coopte le maître et le maître coopte l’élève).

L’art de prendre soin c’est donc, en quelque sorte, penser la responsabilité comme engagement. C’est ce  qui  anime l’artiste.

Pour Emmanuel Levinas (philosophe) la responsabilité doit toujours être pensée à partir de la relation à autrui qui est d’emblée « éthique ». « J’entends la responsabilité comme responsabilité pour autrui, donc comme responsabilité pour ce qui n’est pas mon fait… ou même ne me regarde pas… ou qui précisément me regarde… c’est à dire qui est “absorbé” par moi comme visage ».

La relation « éthique » à autrui crée une responsabilité qui va en quelque sorte au-delà des actes pour autrui. La responsabilité nous invite à accueillir non seulement autrui… mais le visage d’autrui… l’homme, la femme, l’enfant qui est en face de nous.

Pour David Smadja (philosophe et universitaire) : « Le visage d’autrui dans son extrême pauvreté, vulnérabilité et fragilité oblige à lui répondre et finalement répondre de lui. »

Être responsable est une chose mais avoir une responsabilité vis à vis d’autrui en est une autre. La subjectivité inhérente à toute rencontre est donc à la source du mouvement de la vie.

Mais si l’on s’intéresse à l’origine du mot soigner/prendre soin (du latin somniare), on s’aperçoit qu’il a la même racine que le verbe « songer » ou « rêver ». Ce sens est porteur quand on interroge la relation à l’autre et l’acte de transmission.

On pourrait donc poser l’hypothèse suivante : quand l’art devient soin, l’artiste est invité à se placer, en quelque sorte, dans cette position inconfortable mais féconde : celle du nageur qui porte son regard vers le dessous de la mer et vers le dessus, à la fois dans le monde interne, dans le monde externe, et dans l’interaction. Il est donc invité à développer sa capacité de rêverie pour donner à « voir» et à « entendre » son art.♦

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Côté image : © Charles Henneghien – Dispensaire de Tamanrasset, blessure au pied par morsure de vipère (Algérie)

 

 

 

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