© Charles Henneghien – Sous la tente, chez les pasteurs nomades de l'Oriental marocain

Prendre soin de la mémoire – Entretien avec Carine Dechaux

Entretien avec Carine Dechaux, animatrice et directrice du Centre culturel des Roches.
Propos recueillis par Hélène Hiessler, chargée de projets de Culture & Démocratie.

Le Centre culturel des Roches à Rochefort consacre une partie de son programme au « projet aînés », qui s’adresse spécifiquement aux personnes âgées, et notamment aux personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer. Carine Dechaux, animatrice et directrice du centre, raconte ici la genèse et l’évolution de ce projet singulier qui entend, avec des outils culturels, prendre soin de la mémoire de son territoire et de ceux qui la portent.

Comment est née l’idée du « projet aînés » au Centre culturel de Rochefort ?
En 2008, une collègue, dont la mère âgée est à ce moment, une mémoire de Rochefort, nous fait part de son inquiétude à l’idée que cette mémoire s’éteigne en même temps que les personnes comme sa mère. Nous nous sommes alors demandé comment prendre soin de ces souvenirs, comment lui donner une place. Nous avons commencé par nous former au recueil de mémoires avec Jacqueline Daloze de l’asbl Histoire Collective. Elle nous a donné un canevas, un cadre, mais elle nous a aussi éclairé sur les enjeux de cette démarche. L’année suivante, nous avons lancé un appel aux Rochefortois qui avaient envie de partager leurs souvenirs. C’est ainsi que s’est constitué le groupe « Brin de jasette ». La première entrée était donc via un prisme assez étroit. Mais tout de suite est apparue une dimension qu’on n’avait pas imaginée : la volonté de transmission. Les « jaseurs » étaient les détenteurs d’une partie d’une histoire de la ville et de représentations de la société, et ils avaient envie non seulement de les partager mais aussi de les confronter à la représentation du monde de personnes plus jeunes.

Les séances se terminaient chaque fois par le tirage au sort, parmi des propositions qui venaient du groupe, du thème qui allait être discuté la prochaine fois, et il est apparu qu’une majorité avait envie de parler de la guerre. Nous nous sommes rendu compte que que toutes les souffrances liées à la guerre, pas forcément très dramatiques ou très médiatisées, ramenaient du silence et que toutes ces personnes-là souffraient d’un déficit d’écoute, de partage. Et toujours, venait de leur part cette question : comment peut-on aller vers les plus jeunes puisque dans nos familles on ne nous a pas toujours écoutés ?

C’est là que nous avons lancé la proposition de travailler avec des classes. Nous sommes allés vers plusieurs écoles et certains enseignants ont répondu favorablement à l’idée d’organiser des rencontres avec des personnes du troisième âge. Une école a accepté de travailler à une création théâtrale avec la particularité qu’il y aurait sur scène à la fois des enfants et des personnes du groupe.

Certains, donc, ont envie de partager des souvenirs, mais pour d’autres cela relève plutôt d’un besoin. Ce rôle que vous jouez face au groupe vous interroge-t-il sur votre place en tant qu’animatrice culturelle ?
Le prisme de départ – le partage de souvenirs de vieux Rochefortois – s’est énormément élargi et il y a en effet ce besoin, pour beaucoup, d’être dans du lien, de faire partie d’un groupe. Pour la plupart, ce rendez-vous est incontournable dans l’agenda. Mais c’est plus que ça. Des liens se sont tissés au fil du temps, de l’ordre de l’amitié. On est dans la confiance. Nous aussi avons partagé nos ressentis. Quand on est là, on est animatrices mais on est à égalité avec les autres participants. La construction des projets est partie du groupe même, on n’impose rien. Je pense que notre place est juste tant que nous avons une démarche qui reste culturelle – la parole ou le débat philo, qui s’appuie parfois sur la rencontre avec un artiste, avec une œuvre, un film, une pièce de théâtre, un écrivain, un livre qui parle d’un fait de société, etc. Lorsque l’on transpose des « traces » ou des créations collectives dans une édition ou dans un spectacle, on ne s’approprie pas leur parole. Le groupe est devenu, au fil des années, le porteur de son projet.

S’agit-il de personnes qui fréquentaient déjà, par ailleurs, le Centre culturel ?
Non. À l’exception de deux ou trois qui venaient parfois à des spectacles, c’était une population tout à fait nouvelle. Et ils se sont vraiment approprié le lieu. De notre côté, nous avons aussi adapté petit à petit des temps de programmation, de spectacles.  Comme partout en Wallonie, la population âgée augmente, et nombreuses sont les personnes qui ont moins envie de sortir le soir. Or il faut bien reconnaître que la plupart des spectacles dans les Centres culturels sont programmés en soirée, le vendredi et le samedi. Petit à petit nous avons orienté une partie de notre programmation vers le dimanche après-midi.

Vous avez aussi développé des activités qui s’adressent aux personnes souffrant d’Alzheimer. Comment est venue cette proposition-là ?
Oui, l’autre aspect de notre « projet aînés », ce sont les ateliers artistiques auprès des personnes souffrant d’Alzheimer. À un moment donné, une animatrice, éducatrice spécialisée formée en art-thérapie[1], est venue avec une proposition d’atelier, à titre expérimental. Déjà à ce moment-là, nous réfléchissions à une manière d’élargir le « projet aînés » aussi bien à des personnes autonomes vivant chez elles, qu’à des résidents de maison de repos. À ce moment-là, quasiment aucune activité n’était organisée pour les personnes souffrant d’Alzheimer ou même pour les aidant-proches. Nous avons répondu à des appels à projets et notre proposition a été à chaque fois sélectionnée. Nous avons pu l’engager et elle a développé ces ateliers d’art-thérapie avec des personnes souffrant d’Alzheimer, chez elles et à la maison de repos.

Notre groupe de travail art et santé, qui rassemble notamment des artistes intervenant en milieux de soins, affirme sa distance par rapport au terme « art-thérapie ». Conscients que les pratiques, parfois, se rejoignent, ils défendent leur position d’artistes avant tout et non de thérapeutes, s’adressant à la personne et non au malade. Est-ce une réflexion que vous avez eue aussi ?
L’animatrice en question s’est beaucoup documentée sur ces pratiques. Il y a une charge émotive importante quand on est avec ces personnes. À un moment donné, elle a mis le doigt sur la difficulté de porter seule ce projet. Par la suite une deuxième animatrice, qui possède un master en psychologie[2], est venue l’épauler ; elle propose, elle, une activité de récit de vie. À partir du moment où elles ont commencé à travailler ensemble, elles ont entamé un processus de réflexion et ont développé un regard sur ce qu’elles faisaient. Petit à petit, ce projet vraiment particulier s’est construit. Plus tard des croisements se sont faits quand certaines personnes du groupe Brin de jasette ont développé la maladie d’Alzheimer ou une autre forme de démence et ont été intégrées dans les activités des deux animatrices. Nous avons alors proposé un nom qui les rassemble : « Sur le fil de ma mémoire. » Le projet Alzheimer a été très réfléchi. Il se remet souvent en question sur sa justesse d’un point de vue de Centre culturel. On nous interroge souvent là-dessus : qu’est-ce que le Centre culturel a à faire avec ça ? La limite tient à un fil.

Justement : « prendre soin » fait-il partie des missions d’un Centre culturel ?
Le rôle du Centre culturel, c’est d’ouvrir ses portes à toutes sortes de personnes. Pas seulement celles qui ont un intérêt pour la Culture avec un grand C. C’est d’abord un espace de parole, un lieu où des choses sont possibles mais qu’on ne décide pas à l’avance. Et ça c’est un travail à construire en permanence avec les habitants, avec les instances. Que doit-on faire avec le constat d’une population âgée très importante et grandissante ? Quel est notre rôle ? Faut-il renoncer à rentrer dans une relation culturelle avec les personnes qui ne peuvent plus bouger ou qui sont éloignées des liens sociaux, pour toutes sortes de raisons, entre autres médicales ?

En même temps, il faut avoir de l’humilité, on ne peut pas s’emparer de tous les problèmes de société. Mais la question des plus âgés nous paraît importante. À partir de là, comment, avec des outils culturels, pouvons-nous leur donner une place à eux aussi ? Nous rendre disponibles ? Comment construire quelque chose avec eux ? Et non pas « qu’est-ce qu’on va construire pour eux ». Évidemment, on a évolué sur cette question avec le temps, notamment grâce au travail sur le contrat-programme.

Le discours qui consiste à s’interroger sur comment « faire venir les gens au Centre culturel » n’est plus de mise chez nous, et ne devrait plus l’être nulle part !  C’est une erreur de positionnement. Plutôt : qu’est-ce qu’on amène, nous, travailleurs culturels, avec nos outils ? Comment répond-on aux questions, aux envies, aux demandes, aux besoins des gens ? Il faut ouvrir des portes, être à l’écoute de ce qui se dit, se vit, se passe. Et puis construire avec les gens, là où ils sont ! ♦

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[1] Valérie Monnaie
[2] Alisson Wirtz

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 Côté image : © Charles Henneghien – Sous la tente, chez les pasteurs nomades de l’Oriental marocain

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