©Charles Henneghien – Ambulance locale (Rwanda)

Les CEC, une attention dans la cité – Fabrice Vandersmissen

Par Fabrice Vandersmissen, coordinateur artistique des Ateliers Vénerie, membre de l’AG de Culture & Démocratie

Nous sommes tous issus d’une histoire. Tout événement a une origine. Le ruisseau a sa source. Une histoire est née d’un ou de plusieurs contextes et a comme référence un ou plusieurs mythes fondateurs. Les Centres d’expressions et de créativité (CEC) n’échappent pas à cette règle.

L’origine de ce secteur et l’attention portée à l’autre sont liées. La source des CEC se trouve en Afrique. Nous sommes au milieu des années 1960 : un artiste plasticien, Michel Pion décide de ne pas faire son service militaire et part comme volontaire en Tunisie dans le cadre d’une mission de coopération au développement. Il passe ses journées à enseigner le français et les arts plastiques aux enfants tunisiens scolarisés. Après ses heures de cours, il décide de porter une attention aux enfants des rues de la médina de Tunis. Il s’occupe d’eux, pratique un travail d’arts plastiques et donne à voir leurs travaux en montant une exposition.

S’occuper des enfants des rues, poser un regard sur ces victimes précoces de la fracture sociale et en plus leur donner accès aux outils et à l’expression par la voie des arts plastiques n’était pas du tout apprécié et certainement pas reconnu, ni légitimé par la majorité à l’époque. À travers ce premier geste, nous pouvons déjà observer une attitude : l’envie de prendre soin et de reconnaître le sans grade, l’exclu, et de lui donner accès aux langages artistiques comme moyen d’expression ou de droit de cité. Au début des années 1970, Michel Pion collabore avec des urbanistes, sociologues, historiens, étudiants et jeunes du quartier à la création du projet les « Ateliers de la Médina » de Tunis.

À son retour de Tunisie en 1976, Michel rencontre Georges Liénard du Mouvement Ouvrier Chrétien et Marcel Hicter, directeur général de la Jeunesse et des Loisirs au ministère de l’Éducation nationale et de la Culture. Il témoigne de son expérience vécue en Tunisie, de son travail réalisé avec ces enfants de la rue, de la création des « Ateliers de la Médina ». Marcel Hicter propose à Michel Pion de prolonger son expérience de la médina en Wallonie et à Bruxelles. Michel rencontre alors Patrick Quinet, fraîchement sorti de l’Institut des Arts de Diffusion. Ensemble, ils rédigent la circulaire de 1976, le texte fondateur des CEC.

Tous deux sillonnent Bruxelles et la Wallonie, ils repèrent, recherchent des sites, des localités, pour qu’émergent de nouvelles formes d’actions culturelles. Ils rencontrent des membres d’associations, des militantes et militants, des bénévoles qui souhaitent répondre au besoin d’émancipation et qui portent déjà une action culturelle locale tournée vers les personnes en situation inconfortable quant à l’accès à la culture. Ils s’orientent aussi vers celles et ceux qui sont à la marge des pratiques culturelles. C’est dans cette dynamique d’après 1968 que les premiers projets seront soutenus et que nous voyons émerger les premiers CEC et la naissance d’un nouveau secteur dans le champ socioculturel.

Les CEC sont des associations dont l’activité repose sur la pratique artistique et les démarches créatives qui en ressortent. Ce processus prend souvent la forme d’action culturelle (projet socio-artistique et/ou projet d’expression citoyenne). Mais un CEC reste avant tout un lieu de vie. Un lieu d’accueil où souvent l’être invisible devient visible, où « le désaffilié » – selon Robert Castel – se sent avoir une place, où le sans voix a le droit à l’expression, peut se dire et est entendu.

Cette démarche de donner de la voix au sans voix, issue des origines, reste bel et bien encore aujourd’hui l’esprit des CEC. Ce geste politique né en Tunisie se poursuit toujours au sein de nombreux CEC. Il se déploye à travers des expériences concrètes nées des réalités de terrain.

De Shakespeare à La Cerisaie, en passant par l’émerveillement
En 2009, les Ateliers Vénerie CEC, situés à Watermael-Boitsfort cherchaient un souffle nouveau. Amener une autre manière de dire la culture, une autre façon d’y prendre part, de se l’approprier. L’envie de trouver un dialogue, entre culture légitime et illégitime, entre occasionnels et professionnels de la culture…

Un désir de démocratie culturelle habité par une question fondamentale : qu’est-ce qui est permis et qu’est-ce qui ne l’est pas en termes de pratiques culturelles ? Ou pour dire les choses autrement, qui a ou n’a pas le droit de dire la culture ? Ou qui a le droit de se l’approprier ou pas ?

Le CEC a mobilisé le milieu associatif et psycho-social de Watermael‐Boitsfort afin de mettre en valeur les invisibles de cette commune socio-économiquement aisée. Il voulait accentuer ces démarches d’éducation permanente ou populaire, à savoir permettre à celles et ceux qui le peuvent le moins d’accéder par une action culturelle à l’espace public, l’espace des droits. L’envie était d’ouvrir une voie, des espaces de vie par l’exercice des pratiques artistiques aux individus n’ayant plus vraiment le droit ni à l’expression, ni à la relation à l’autre, sans lien social, en rupture, cloisonnés…

Le CEC donne alors naissance à l’action culturelle partagée[1] intitulé « Projet Shakespeare ». Plusieurs spectacles et rencontres avec le public voient le jour (2010, 2011, 2012). En 2014, c’est l’action « Émerveillement », la renaissance du Projet Shakespeare. Il s’agit de la concrétisation d’une demande des participants et des partenaires (le CPAS, le Centre la Clairière, la résidence pour seniors du CPAS…). Aujourd’hui l’aventure collective continue et c’est Anton Tchekhov et sa pièce La Cerisaie qui est actuellement au cœur du processus de création.

Ces différentes actions ont un lien étroit avec les réalités socio-économiques de la commune. Elles sont orientées vers les arts de la scène et regroupent toutes les pratiques artistiques idéales pour la création d’un objet de théâtre : le théâtre (ateliers théâtre pour adultes et seniors 4e âge), la scénographie et les arts plastiques (ateliers de performance et d’arts plastiques composés de jeunes atteints d’une déficience intellectuelle), le chant, le mouvement, la dramaturgie, la fabrication de costumes.

Ces différentes pratiques ont été déclinées en ateliers en fonction des populations qui étaient partie prenante. Il s’agissait de bénéficiaires de l’action sociale de la Commune, de jeunes atteints d’une déficience intellectuelle, de résidents d’une séniorie, de pensionnés, de femmes travaillant à temps partiels et puis plus tard dans le processus, des personnes comme vous et moi…

Dans un premier temps, les groupes travaillaient librement sous forme d’ateliers hebdomadaires de façon séparée mais sur des thématiques communes. Cette inscription sous cette forme dans une certaine durée a permis de créer une confiance réciproque.

Pour les Ateliers Vénerie, l’atelier est le commencement, le point de départ pour cheminer et entrer dans un processus créatif. L’atelier est ce moment privilégié pour prendre soin, prendre soin des conditions offertes aux participants pour entrer en création, prendre soin des relations, de la rencontre, de la préparation pour l’exposition face à un public, etc.

L’atelier est cet espace-temps (le cadre) pour l’exercice de la pratique artistique, l’expression et la créativité. Ce cadre offre la possibilité aux participants pour se rencontrer, se retrouver, établir différentes relations de « confiance » (avec les autres participants, avec la pratique, avec soi, avec l’animateur artistique…).

L’atelier est aussi un espace privilégié pour la naissance du collectif et le partage des forces. C’est la place centrale d’où part une sorte de « force sauvage » : une expression de soi. Une autorisation à dire ou à faire des choses que le système n’autorise pas ! C’est également l’espace d’où émergent le sentiment et la sensation de liberté. Un cadre qui amène aux retrouvailles, un retour vers l’enfantin, le concept de « blocs d’enfance » dont parlent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans l’ouvrage Mille plateaux (1980).

Durant le processus des moments de rassemblement entre tous les groupes ont également lieu, le temps d’un week-end ou d’une journée, pour partager les matériaux. Les groupes ont ensuite travaillé ensemble à partir de leurs similitudes ou de leurs différences, de leurs apports ou de la qualité des relations interpersonnelles.

Dans la mise en place de ces actions culturelle, le CEC a sans vouloir donner naissance à une forme de culture singulière. Par l’instauration de rites et de codes. (L’organisation de moments de repas, des temps pour être ensemble, pour se rencontrer et se retrouver et créer ensemble, plusieurs dispositifs d’action collective ont également été imaginés), moments nécessaires pour créer du lien et un sentiment d’appartenance et donner vie à une histoire commune. Le tout a donné naissance à un ensemble intergénérationnel et interculturel, à une tribu. Ces actions témoignent de la possibilité de faire société autrement grâce aux langages spécifiques que sont les pratiques artistiques. Ce sont des expériences de laboratoire social, une façon de voir et de vivre le monde, de témoigner de la nécessité de faire ensemble avec nos différences.

Rassembler les gens dans une action qui fait du bien et qui prend soin, rassembler et faire tribu, créer une sorte de collectivité, toutes choses de moins en moins fréquentes. Cela témoigne du sentiment d’appartenance à ce que l’on pourrait appeler la communauté humaine.

Enchanter l’espace communautaire
Les Ateliers du Hang’Art sont situés en milieu rural dans la Province du Luxembourg. Le CEC du Miroir Vagabond mène des actions culturelles avec les plus fragilisés (des individus pas ou peu insérés dans le tissu social : chômeurs, personnes sous qualifiées, familles nombreuses ou monoparentales, enfants de cités sociales, demandeurs d’asile,…) dans la commune de Hotton et dans les communes voisines de Rendeux, Gouvy et la Roche-en-Ardenne.

En 2014, de fortes tensions sociales dans la cité du Bourdon dégénéraient en conflits intergénérationnels, violences gratuites et dégradations. Le CEC a décidé avec des habitants de la cité sociale et en partenariat avec la Maison de Quartier, le CPAS et le Plan de Cohésion Sociale de la commune de Hotton, de réenchanter le quartier avec un projet de fresque murale et plus tard un projet mosaïque. Le but était de valoriser les habitants stigmatisés de la cité et de leur rendre la voix. Faire en sorte que ces habitants puissent se réapproprier l’espace public et privatif mais aussi que chacun puisse continuer à agir sur l’identité du quartier en prenant en main l’amélioration esthétique de celui-ci grâce à la pratique des arts plastiques et la réalisation d’objets symboliques.

La fresque murale a été réalisée en 2015 sur les bâtiments du centre sportif. Fin de l’année 2015, le CEC a voulu prolonger le travail et réaliser une œuvre en mosaïque pour inscrire de manière permanente dans l’espace public l’expression créative de ces populations. Le CEC a mis en place des dispositifs (ateliers, réunions, concertations,…) pour que les enfants, adolescents et adultes du quartier puissent s’exprimer artistiquement et collectivement. Pour la plupart de ces personnes, c’était une grande première. Elles ont pu grâce à ce processus prendre conscience que l’expression artistique peut être un autre moyen que la violence pour libérer des tensions.

Le choix de l’espace à investir par la mosaïque a été décidé par les habitants. Ils ont choisi l’abri de bus, lieu de rencontre privilégié dans la vie du quartier. L’abri a été réalisé en juillet 2016. Dans ce projet, il s’agissait de prendre soin de son environnement proche ce qui équivaut indirectement à prendre soin de soi et des autres.

Le temps nécessaire…
Il m’est impossible de décrire en quelques pages, ni d’énumérer les autres nombreux gestes vers l’autre, les changements de regard, la capacité à accueillir, le climat de bienveillance, de respect, de chaleur humaine… au sein de ces lieux de vie que sont les CEC.

Le prendre soin est étroitement lié au fait de prendre le temps. Le temps nécessaire à construire la relation, à créer un climat de confiance, à écouter les demandes, les transformer et les mettre en œuvre mais aussi à prendre en compte la mise en route, la logistique, la création de partenariats qui se tissent aussi à travers la confiance, le fait de trouver un terrain commun, une parole commune… Ce temps ne peut se comprimer. C’est pourquoi les actions du CEC ne sont pas dans une logique de court-termisme. La limite à laquelle nous nous trouvons confrontés est de faire admettre que prendre le temps est bénéfique à tout le monde. La course aux projets, la course aux moyens, la course à la valorisation des vitrines, de l’ego, « la culture des surfaces » comme le soulignait Patrick Quinet, est généralisée dans nos pratiques quotidiennes et nous coupe de l’essentiel, à savoir la question du sens de nos actions, la réflexion, l’écoute, la disponibilité pour pouvoir mener à bien nos actions et prendre soin des inaudibles.

Enfin, un profond travail reste à réaliser sur la reconnaissance, la légitimé et la valorisation de ces pratiques populaires confidentielles. Comment ces actions culturelles, ces gestes politiques peuvent-ils sortir du cadre confidentiel et résonner plus
largement ? ♦

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[1] Mot emprunté à Philippe Henry chercheur au département théâtre à l’université paris 8 – Saint Denis)

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Côté image : © Charles Henneghien, Ambulance locale (Rwanda)

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