© Charles Henneghien – Kinésithérapie en plein air (Bombay)

La place de l’art dans les institutions de soin – Jean-Michel Longneaux

Synthèse par Baptiste De Reymaeker, coordinateur de Culture & Démocratie, de l’intervention de Jean-Michel Longneaux (philosophe, professeur à l’UCL, conseiller en éthique, rédacteur en chef de la revue Ethica clinica) qui intervenait lors la rencontre organisée par Culture & Démocratie  « Soignants, artistes, usagers : faire liens pour faire sens ».

Que viennent faire les ateliers d’art dans le monde du soin ? Quel lien entre art et soin ?

1. Quand on parle d’art dans le monde du soin, il y a deux cas de figure.
Je m’attarderai ici sur le second. Le premier concerne la stimulation des sens du patient (passif) dans l’architecture particulière des lieux de soin – couleur des murs, odeurs, bruits/sons, jeux de lumière, agencement des volumes. Stimulation qui peut générer un mieux-être et entrer en compte dans le rétablissement du patient qui subit donc un contexte esthétique à partir du moment où il entre dans une institution de soin. Le second cas de figure, c’est le fait de proposer au patient (actif) une situation dans laquelle il peut lui-même « faire de l’art », peu importe la discipline. C’est ce qu’on appelle de façon très malheureuse « l’art-thérapie ». Quel est le rapport entre soin et activité artistique ?
Lors d’un atelier créatif, la personne est placée en face d’une page blanche, du silence ou d’une pâte à modeler informe. Si elle veut rompre le silence, remplir la page, elle doit se mettre en action. L’activité artistique proposée au patient permet à ce dernier d’être acteur de quelque chose. Plus simplement de ne plus être dans la situation passive d’un malade identifié comme tel et subissant des soins. Ce qui est espéré, c’est qu’en se remettant en mouvement dans une pratique artistique, le patient se remette en mouvement dans sa vie en général. Il ne faut pas parler d’« art-thérapie » car l’intérêt d’une pratique artistique organisée en milieu de soin est justement de faire exister la personne comme quelqu’un d’autre qu’un malade. À travers la pratique artistique, le patient s’exprime comme une personne qui dit : « J’existe comme autre chose que la maladie à laquelle j’ai été identifiée. »  Et ce miracle que peut produire l’art de remettre la personne en mouvement par rapport à sa maladie et plus généralement par rapport à sa vie, ça ne peut fonctionner que si cette pratique n’a pas d’objectif thérapeutique. « Art- thérapie » fait passer le message qu’on va faire de l’art dans le but de vous soigner. C’est une technique à côté des médicaments, une de plus. La personne est à nouveau en situation passive : elle est le malade qu’on lui a dit qu’elle était, devant participer à des ateliers artistiques pour guérir et non par plaisir.
Il est toutefois vrai que cette pratique en milieu artistique peut améliorer la santé des patients – c’est objectivable – mais si et seulement si elle n’en a pas la prétention.

2. En quoi l’art permet-il à une personne de se découvrir sujet ? Comment ça fonctionne ?
On peut interroger l’effet de l’art à un niveau social et à un niveau individuel. Au niveau social tout d’abord. Je m’appuie sur les travaux d’Adorno et de Horkheimer (École de Francfort). Ces deux philosophes essaient de comprendre ce que peut l’art par rapport à la société. Quand ils décrivent la société occidentale d’après-guerre, ils pointent le fait qu’elle mise tout sur la raison. Les individus sont avant tout des êtres du bocal. C’est dans notre tête que nous vivons. On pense, on ne fait que penser. On ressent les choses du moment qu’elles sont pensables.
La raison instrumentale a l’avantage de produire une société efficace. Mais son travers est qu’elle est sans limite et qu’elle veut tout comprendre. Même ce qui n’est pas encore compris est compris comme ce qui n’est pas encore compris. La raison ne supporte pas que les choses lui échappent.
Sur un plan politique ou social, quand on utilise la raison pour gérer la cité, on met en œuvre une logique administrative. Tout et tout le monde doit être étiqueté, classé. Chacun doit avoir un statut. Chacun doit être contrôlable. Alors la raison s’oppose à la liberté. Au nom de la sécurité de tous, tout doit être anticipable. Ce que montrent Adorno et Horkheimer c’est la dérive totalitaire de la raison. Comment être libre dans un monde régi par la raison ?

D’une façon dissidente, inévitablement. En dérangeant la raison. L’art peut, selon les deux philosophes, être cet élément perturbateur.  À condition qu’il ne mobilise pas la raison. Tant que l’art essaie de représenter quelque chose, et qu’on voit clairement ce quelque chose qu’il essaie de représenter, on ne voit pas l’art pour lui-même. L’art contemporain, quand il ne représente plus rien, quand il n’est plus qu’un jeu de volumes, de sons, de couleurs, parvient à mettre la raison en échec et offre une expérience esthétique pure. Cette expérience montre qu’une autre expérience du monde est possible. Adorno et Horkheimer vont toutefois être rattrapés par un pessimisme constatant que l’art contemporain est retombé dans les cases de la raison : raison économique (le marché de l’art) et scientifique (la production de textes à la pelle qui expliquent ce que les artistes d’art contemporain veulent faire…).

De ce détour par l’école de Francfort retenons cette simple chose : l’art, à certaines conditions, peut ouvrir un espace de liberté qui s’oppose à un système qui veut, lui, tout contrôler. Et ce peut être celui des institutions de soin qui fonctionnent sur trois piliers rationnels – la science/technoscience, l’économie et la justice –, qui ont tendance à ressembler de plus en plus à des institutions totalitaires. Le savoir médical a tendance à enfermer les gens dans leur pathologie et à transformer les soignants en simples techniciens. La raison économique à l’œuvre dans une institution de soin a tendance à réduire le patient au mieux à une source de profit et au pire à un coût, tandis que le personnel soignant est considéré comme gestionnaire de services et comme variable ajustable. La raison juridique, elle, identifie le patient à un plaignant en puissance et réduit la relation de soin à une procédure à suivre, de façon à protéger le soignant.
L’enjeu c’est que rien ne puisse déborder, que tout soit sous contrôle. Il n’y a bien sûr pas de volonté délibérée d’être violent avec le patient ou le soignant.

Quand on essaie d’introduire de l’art dans les milieux de soin, de façon passive en ayant une attention à l’esthétique des lieux de soin, ou active en permettant à des patients de s’exprimer en tant que personne et de s’éprouver comme sujet irréductible aux étiquettes, on essaie d’introduire dans un univers à tendance totalitaire – celui de l’hôpital et de la société en général – un espace de résistance, de liberté.

3. Pourquoi l’art est ce qui permet à des personnes de s’éprouver comme sujet ? Quel lien intime existe-t-il entre l’art et le dévoilement de la personne en tant que sujet ?
On peut trouver dans la phénoménologie un discours rationnel – pas une théorie ! – qui explique ce phénomène, ou plus précisément le décrit. Car pour les phénoménologues, avant d’interpréter, avant de théoriser, il faut pouvoir décrire de quoi on parle. Qu’est-ce que le rouge ? Une onde dira le scientifique, mais cette réponse ne satisfera pas un aveugle. Comment décrire le rouge ? Nous sommes tellement pris dans la raison que nous sommes incapables de répondre. Nous sommes dépossédés d’un langage pour parler d’expérience fondamentale que nous vivons. Nous n’avons pas les mots pour dire l’essentiel. Nous sommes d’emblée dans l’interprétation, la théorie.Qu’est-ce qu’un sujet ? C’est évident tout le monde le sait. Mais s’il faut le dire, on ne sait pas. Pour voir en quoi l’art peut nous interpeller en tant que sujet, il faut pourtant parvenir à décrire ce qu’est un sujet. Et se prendre à témoin. Que suis-je ? Mon premier élan est de décliner mon identité, mon histoire. Mais ce ne sont que des représentations, des constructions. Est-ce que je suis tout cela que je dis que je suis ? Et la question n’est pas de savoir si ce que je dis de moi est vrai ou faux. Tout cela que je dis est le résultat d’une pensée. Or je ne suis pas cette pensée. Je ne suis donc pas cela que je suis en train de penser et dire, mais celui qui est en train de penser et dire. Quand j’essaie d’avoir conscience de moi-même, je ne peux saisir de moi qu’une représentation. Comment connaître celui-là qui est en train de produire cette représentation sur moi ? Suffit-il de prendre conscience que je suis celui qui est en train de prendre conscience ?

On n’évite pas alors la régression à l’infini : je suis celui qui prend conscience qu’il prend conscience qu’il prend conscience qu’il prend conscience… Freud pour désigner cette régression à l’infini parlera d’inconscient. Nous nous échappons à nous-mêmes en permanence. Nous ne sommes toujours que des représentations, des images, des mots dits et non-dits. L’acte par lequel nous produisons tout ça, là où nous vivons pour de vrai – c’est terrible ! – nous échappe.

Certains phénoménologues ce sont dit que si ce constat n’était peut-être pas faux, il était absurde. On n’est pas dans l’ignorance de nous-même. On sait qu’on est là. Avant donc d’avoir conscience de moi-même, je me connais déjà. Sur un autre mode donc que la conscience. L’expérience méditative donne accès à cette connaissance première de soi, avant la conscience, avant toute représentation, d’avoir été toujours là, le sentir, mais sans pensées. Je suis toujours là, je le sais. Je le sais comment, si ce n’est pas en pensée ou en conscience ? Je le sais sous la forme d’un sentiment d’exister qui toujours revêt une forme singulière (une émotion ou un affect) : l’ennui, la souffrance, la sérénité, la béatitude… Pour la phénoménologie, ce que je suis fondamentalement comme être humain est une expérience affective. Ce que je suis au niveau de cette vie affective est toujours vrai. Après, les mots que je mets dessus, l’interprétation que je fais de cette vie affective peut-être juste, fausse, approximatives, erronée…

Comment décrire cette expérience de ce que nous sommes à la racine de notre être ? Ce vécu se donne comme étant en permanence en mouvement. On passe d’une forme singulière de sentiment d’exister à une autre. Et cette forme singulière est elle-même en mouvement dans ce sens qu’elle doit s’exprimer, sortir. Un affect qu’on empêche de sortir, qu’on garde et qui, s’il ne s’exprime pas, peut être destructeur. Chaque affection doit pouvoir se mettre en mouvement et trouver un langage pour se dire et devenir visible dans le monde. Si on n’a pas ce langage, on est bouffé par nos émotions.
Toute société a sa culture, et c’est à ça que sert le langage, la culture, l’art. Les personnes blessées, en souffrance, socialement, corporellement, psychiquement ont besoin de ce langage, de cette culture qui permet à ce qu’il y a de plus intime en eux de se déployer, de se mettre en mouvement, de se libérer de soi.

Quand une société réduit l’art à être un accessoire pour riches, elle n’a rien compris à ce qu’est l’art. Elle enlève aux gens les mots pour dire qu’ils ne vont pas bien. Et on provoque de la violence car sans langage les émotions sortiront brutes de décoffrage. ♦

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Côté images : © Charles Henneghien – Kinésithérapie en plein air (Bombay)

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